Index
1 La chanson de Roland
2 Le roman de Tristan et Iseut
3 Le Roman de Perceval ou le conte du Graal
4 Le roman de la rose
5 François Villon
6 Francois Rabelais
7 La pléiade
8 Michel de Montaigne
9 René Descartes et le rationalisme
10 Pierre Corneille
11 Molière
12 Blaise Pascal
13 Jean Racine
14 Jean de la Fontaine
15 Nicolas Boileau
16 Madame de la Fayette
17 Marivaux
18 L'Abbé Prevost
19 Voltaire
20 Montesquieu
21 Denis Diderot
22 Jean-Jacques Rousseau
23 Beaumarchais
24 Chateaubriand
25 Benjamin Constant
26 Alphonse de Lamartine
27 Alfred de Vigny
28 Stendhal

28. Stendhal

28.1. Le rouge et le noir

La petite ville de Verriéres est abritée¨ du côté du nord par une des branches du Jura. Un torrent¨ qui se précipite¨ de la montagne, traverse¨ Verriéres avant de se jeter dans le Doubs et donne le mouvement¨ à un grand nombre de scies¨ à bois; c'est une industrie fort¨ simple et qui procures¨ un certain bien-être¨ à la majeure¨ partie des habitants. Ce ne sont cependant¨ pas les scies à bois qui ont enrichi cette petite ville. C'est à la fabrique des toiles¨ peintes¨ que l'on doit l'aisance¨ générale. Cette belle fabrique est à M. le maire, M. de Rênal.
protégée; rivière de montagne; jette; passe par; activité; machine à couper; très; donne; richesse; plus grande; poutant; textile; colorées; richesse
C'était par un beau jour d'automne que M. de Rênal se promenait sur le Cours de la Fidélité, donnant le bras sa femme. Tout en écoutant son mari gui parlait d'un air grave,¨ l'oeil de Mme de Rênal suivait avec inquiétude¨ les mouvements de trois petits garçons.
sérieux; alarme
"Je veux absolument prendre chez moi Sorel, le fils du scieur de planches, dit M. de Rênal; il surveillera les enfants qui commencent a devenir trop diables¨ pour nous. C'est un jeune prêtre, ou autant vaut,¨ bon latiniste, et qui fera faire des progrés aux enfants. J'avais quelques doutes¨ sur sa moralité, car il était le Benjamin de ce vieux chirurgien. Ce libéral montrait¨ le latin au fils Sorel et lui a laissé quantité de livres qu'il avait apportés avec lui. Mais le curé m'a dit que ce Sorel étudie la théologie depuis trois ans, avec le projet¨ d'entrer au séminaire. "
difficiles; presque; incertitudes; apprenait; intention
Cette résolution¨ subite¨ laissa Mme de Rênal toute pensive. C'était une âme naïve, qui jamais ne s'était élevée méme jusqu'à juger¨ son mari, et à s'avouer¨ qu'il l'ennuyait.¨
décision; inattendue; critiquer; reconaître; irritait
Le lendemain le pére Sorel fut trés surpris et encore plus content de la singulière¨ proposition que M. de Rênal lui faisait pour son fils Julien. Il était fort¨ mécontent de Julien et c'était pour lui que M. de Rênal lui offrait le gage¨ inespéré de 300 francs par an, avec la nourriture¨ et même l'habillement. En approchant¨ de son usine,¨ le pére Sorel appela Julien de sa voix de stentor; personne ne répondit. Il ne vit que ses fils aînés, espèces¨ de géants qui équarrissaient¨ les troncs de Sapins. Ils n'entendirent pas la voix de leur pére. Celui-si se dirigea vers¨ le hangar; en y entrant, il chercha vainement¨ Julien à la place qu'il aurait dû occuper, à côté de la scie. Il l'aperçut à cing ou six pieds plus haut. Au lieu de surveiller attentivement l'action de tout le mécanisme, Julien lisait. Rien n'était plus antipathique au vieux Sorel,
extraordinaire; très; salaire; le manger; arrivant à; fabrique; sortes; rendaient carrés; alla au; sans succès
"Eh bien, paresseux!¨ tu liras donc toujours tes maudits méchants livres, pendant que tu es de garde à la scie? Descends, animal, que je te parle!" À peine Julien fut-il à terre, qu'il se sentit l'épaule arrêtée par la puissante main de son père; il tremblait, s'attendant à quelques coups.
fainéant
"Réponds-moi sans mentir,¨ lui cria aux oreilles la voix dure du vieux paysan; d'ou connais-tu Mme de Rênal; quand lui as-tu parlé?"
cahcher la vérité
"Je ne lui ai jamais parlé, répondit Julien; je n'ai jamais vu cette dame qu'à l'église. Vous savez qu'à l'église je ne vois que Dieu, ajouta Julien avec un petit air hypocrite.
"Il y a pourtant quelque chose là-dessous,¨ répliqua le paysan; mais je ne saurai rien de toi, maudit¨ hypocrite. Au fait, je vais être délivré¨ de toi, et ma scie n'en ira que mieux. Tu as gagné¨ M. le curé ou tout autre, qui t'a procuré¨ une belle place chez M. de Rênal, où tu seras le précepteur¨ des enfants. Prends tes guenilles,¨ et va-t'en chez M. le maire. "
de mystérieux; méchant; libéré; eu la faveur de; fait donner; gouverneur; vêtements
Julien, étonné de n'être pas battu, se hâta de partir. Mais à peine hors de la vue de son terrible pere, il ralentit le pas. Il jugea¨ qu'il serait utile¨ à son hypocrisie d'aller faire une station¨ à l'église.
pensa; profitable; stop
Dès sa première enfance, la vue de certains dragons¨ du 6, aux longs manteaux blancs, qui revenaient d'Italie, le rendit fou¨ de l'état militaire. Plus tard, il écoutait avec transport¨ les récits¨ des batailles que lui faisait le vieux chirurgien-major. Mais lorsque Julien avait quatorze ans, on commença à bâtir à Verrières une église, que l'on peut appeler magnifique pour une aussi petite ville. Il y avait surtout quatre colonnes de marbre dont la vue frappa Julien; elles devinrent célèbres dans le pays par la haine¨ mortelle qu'elles susciterent entre le juge de paix et le jeune vicaires le juge de paix fut sur le point de perdre sa place,
soldats; très enthousiaste; extase; histoires; grande antipathie
Tout à coup Julien cessa¨ de parler de Napoléon, il annonça le projet de se faire prêtre, et on le vit constamment occupe à apprendre par coeur une bible latine que le curé lui avait prêtée. Julien ne faisait paraître devant lui que des sentiments pieux.¨ Qui eût pu deviner que cette figure¨ de jeune fille, si pâle et si douce, cachait la résolution inébranlable¨ de s'exposer¨ à mille morts plutôt que de ne pas faire fortune. Pour Julien, faire fortune, c'était d'abord sortir de Verrières il abhorrait¨ sa patrie.
s'arrêta; religieux; visage; ferme; risquer; détestait
Une idée qui lui vint le rendit comme fou pendant quelques semaines: "Quand Bonaparte fit parler de lui, la France avait peur d'être envahie¨ le mérite¨ militaire était nécessaire et à la mode. Aujourd'hui, on voit des prêtres de quarante ans avoir cent mille francs d'appointements¨ c'est à dire trois fois autant que les fameux généraux de division de Napoléon. Voilà ce juge de paix qui se déshonore par crainte¨ de déplaire à un jeune vicaire de trente ans. Il faut être prêtre. "
attaquée et occupée; capacité; salaire; peur
Voilà le jeune homme de dix-neuf ans, qui, portant un petit paquet sous le bras, entrait dans la magnifique église de Verriéres.
En sortant, Julien eut honte.¨
se sentit déshonoré
"Serais-je un lâche!¨ se dit-il; aux armes!"
qq qui manque de courage
Et il marcha rapidement vers la maison de M. de Rênal. Malgré ses belles résolutions, dès¨ qu'il l'aperçut à vingt pas de lui, il fut saisi¨ d'une invincible¨ timidite.
quand; pris; forte
Julien n'était pas la seule personne dont le coeur fût troublé par son arrivée dans cette maison. L'extrème¨ timidité de Mme de Rênal était déconcertée¨ par l'idée de cet étranger, qui allait constamment se trouver entre elle et ses enfants.
très grande; désorientée
Quand Mme de Rênal sortait par la porte-fenêtre du salon elle aperçut près de la porte d'entrée la figure d'un jeune paysan presque encore enfant, extrêmement¨ pâle et qui venait de pleurer. Il était en chemise bien blanche et avait sous le bras une veste fort¨ propre
très; très
Elle eut pitié de cette pauvre créature, arrêtée à la porte d'entrée, et qui évidemment n'osait pas lever la main jusqu'à la sonnette. Mme de Rênal s'approcha. Julien, tourné vers la porte, ne la voyait pas s'avancer Il tressaillit¨ quand une voix douce dit tout près de son oreille:
trambla
"Que voulez-vous ici, mon enfant?"
Julien se tourna vivement, et, frappé du regard si rempli de grâce de Mme de Rênal, il oublia une partie de sa timidité.
"Je viens pour être précepteur, madame, lui dit-il.
Mme de Rênal resta interdite.¨ Quoi! c'était là ce précepteur qu'elle s'était figuré comme un prêtre sale et mal vêtu, qui viendrait gronder¨ et fouetter¨ ses enfants.
preplexe; réprimander; battre
"Quoi, monsieur, lui dit-elle enfin, vous savez le latin?"
"Oui, madame, " dit-il timidement.
Mme de Rênal était si heureuse qu'elle osa dire: 'Vous ne gronderez¨ pas trop ces pauvres enfants?"
réprimanderez
"Moi, les gronder, dit Julien étonné; et pourquoi?"
"N'est-ce pas, monsieur, ajouta-t-elle après un petit silence; vous serez bon pour eux, vous me le promettez?"
S'entendre appeler de nouveau monsieur, bien sérieusement, et par une dame si bien vêtue, était au-dessus de toutes les prévisions de Julien. Mme de Rênal de son côté, était complètement trompée par la beauté du teint, les grands yeux noirs de Julien et ses jolis cheveux. Elle fut étonnée de se trouver ainsi à la porte de sa maison avec ce jeune homme presque en chemise et si près de lui.
"Entrons monsieur, " lui dit-elle d'un air assez embarrassé.¨ A peine entrée sous le vestibule, elle se retourna vers Julien qui la suivait timidement.
gêné
"Mais est-il vrai, monsieur, lui dit-elle; vous savez le latin?"
Ces mots choquèrent l'orgueil¨ de Julien.
amour propre
"Oui, madame", lui dit-il en cherchant à prendre un air froid; je sais le latin aussi bien que M. le Cureé, et même quelque fois il a la bonté de dire mieux que lui. "
Mme de Rênal s'approcha de lui et lui dit à mi-voix:
"N'est-ce pas, les premiers jours, vous ne donnerez pas le fouet à mes enfants, même quand ils ne sauraient pas leurs leçons!"
Ce ton si doux et presque suppliant d'une si belle dame fit tout à coup oublier à Julien ce qu'il devait à sa réputation de latiniste. La figure de Mme de Rênal était près de la sienne, il sentit le parfum des vêtemments d'été d'une femme, chose si étonnante pour un pauvre paysan. Julien rougit extrêmement¨ et dit:
beacoup
"Ne craignez rien, madame, je vous obéirai en tout. "
Ce fut en ce moment seulement que Mme de Rênal fût frappée de l'extrême beauté de Julien. .
Quel âge avez-vous, monsieur? dit-elle à Julien.
"Bientôt dix-neuf ans. "
"Mon fils aînée a onze ans, reprit Mme de Rênal tout à fait¨ rassurée¨ ce sera presque un camarade pour vous. Quel est votre nom, monsieur?"
complètement; calmée
"On m'appelle Julien Sorel, madame; je tremble en entrant pour le première fois de ma vie dans une maison étrangère; j'ai besoin de votre protection et que vous me pardonniez bien des choses les premiers jours. "
Julien eut sur-le-champ¨ l'idée hardie¨ de lui baiser la main. Elle fut étonnée de ce geste.
immédiatement; osée
M. de Rênal, qui avait entendu parler, sortit de son cabinet. Il dit à Julien:
"Il est essentiel que je vous parle avant que les enfants ne vous voient. M. le curé m'a dit que vous étiez un bon sujet; tout le monde ici vous traitera avec honneur. Maintenant, monsieur, il n'est pas convenable¨ que les enfants vous voient en veste. Les domestiques l'ont-ils vu?" dit M. de Rènal à sa femme.
décent
"Non, mon ami répondit-elle d'un air pensif.
"Tant mieux.¨ Mettez ceci, dit-il au jeune homme surpris, en lui donnant une redingote¨ à lui. "Allons maintenant chez M. Durand, le marchand de drap. "
heureusement; manteau
Plus d'une heure après, quand M. de Rénal rentra avec le nouveau précepteur tout habillé de noir, il retrouva sa femme assise à la même place. Elle se sentit tranquillisée¨ par la présence de Julien.
calmée
"De la gravite, monsieur, lui dit M. de Rénal, si vous voulez être respecté de mes enfants et de mes gens, "¨
serviteurs
"Monsieur, répondit Julien; je suis gêné dans ces nou- veaux habits; moi, pauvre paysan, je n'ai jamais porté que des vestes; j'irai, si vous le permettez, me renfermer dans ma chambre. "
L'heure que Julien passa dans sa chambre parut un instant¨ à Mme de Rênal. Les enfants, auxquels l'on avait annoncé le nouveau précepteur, accablaient¨ leur mêre de questions. Enfin, Julien parut. C'était un autre homme c'était la gravité incarnée. Il fut présenté aux enfants et leur parla d'un air qui étonna M. de Rênal lui-même:
moment; surchargeaient
"Je suis ici, messieurs, leur dit-il en finissant son allocution,¨ pour vous apprendre le latin. Vous savez ce que c'est que de réciter une leçon. Voici la sainte Bible. Je vous ferai souvent réciter des leçons, faites- moi réciter la mienne. "
speech
Adolphe, l'aîné des enfants, avait pris le livre.
Ouvrez-le au hasard,¨ continua Julien; et dites-moi le premier mot d'un alinéa. Je réciterai par coeur le livre sacré, "
n'importe où
Adolphe ouvrit le livre, lut un mot, et Julien récita toute la page avec la même facilité que s'il eût parlé français. M. de Rênal regardait sa femme d'un air de triomphe.
"Il faut, dit-il au plus jeune des enfants, que monsier Stanislas-Xavier m'indique aussi un passage du livre saint. "
Le petit Stanislas, tout fier, lut tant bien que mal le premier mot d'un alinéa, et Julien dit toute la page. Pour que rien ne manquât au triomphe de M. de Rênal, comme¨ Julien récitait, entrèrent M. Valenod, le possesseur des beaux chevaux normands, et M. Charcot de Maugiron, sous-préfet de l'arrondissement. Cette scène valut¨ à Julien le titre de monsieur; les domestiques¨ eux-mêmes n'osèrent pas le lui refuser.
quand; fit avoir; serviteurs
Julien sut si bien faire que, moins d'un mois après son arrivée dans la maison, M. de Rênal lui-même le respectait. Les enfants l'adoraient, lui ne les aimait pas sa pensée était ailleurs.
Quelques jours avant la Saint-Louis, Julien, se promenant seul et disant son bréviaire dans un petit bois, avait cherché en vain¨ à éviter¨ ses deux frères qu'il voyait venir de loin. La jalousie de ces ouvriers grossiers¨ avait été tellement provoquée¨ par le bel habit noir, par l'air extrêmement propre de leur frère, qu' ils l'avaient battu au point de le laisser évanoui¨ et tout sanglant. Mme de Rênal, se promenant avec M. Valenod et le sous-préfet, arriva par hasard¨ dans le petit bois; elle vit Julien étendu¨ sur la terre et le crut mort. Son saisissement¨ fut tel, qu'il donna de la jalousie à M. Valenod.
sans succès; ne pas rencontrer; brutes; irritée; sans conscience; coïncidence; couché; émotion
Il prenait l'alarme trop tôt. Julien trouvait Mme de
Rênal fort belle, mais il la haïssait¨ à cause de sa beauté. Il lui parlait le moins possible, afin de faire oublier le transport qui, le premier jour, l'avait porté à lui baiser la main.
détestait
Élisa, la femme de chambre de Mme de Rênal, n'avait-elle pas manqué de devenir amoureuse du jeune précepteur elle en parlait souvent à sa maitresse. Mme de Rênal apprit que Julien avait si peu de linge qu'il était obligé¨ de le faire laver fort souvent hors de la maison et c'est pour ces petits soins¨ qu'Elisa lui était utile.¨ Cette extrême pauvreté toucha¨ Mme de Rênal. Peu à peu, elle eut pitié de tout ce qui manquait à Julien. Souvent, en songeant¨ à la pauvreté du jeune précepteeur, Mme de Rénal était attendrie¨ jusqu'aux larmes. Julien la surprit un jour pleurant tout àfait.¨
forcé; attentions; de profit; émotiona; pensant; emue; vraiment
"Eh! madame, vous serait-il arrivé quelque malheur?"
"Non, mon ami, lui répondit-elle; appelez les enfants, allons nous promener, "
Elle prit son bras et s'appuya d'une façon qui parut singulière¨ à Julien. C'était la première fois qu'elle l'avait appelé mon ami.
extraordinaire
Elle osa aller jusque chez Le libraire de Verrières, malgré son affreuse réputation de libéraliste. Là, elle choisit pour dix louis de livres qu'elle donna à ses fils, Mais ces livres étaient ceux qu'elle savait que Julien les désirait.
L'angélique douceur que Mme de Rênal devait à son caractère et à son bonheur actuel n'était un peu altérée¨ que quand elle venait à songer à sa femme de chambre Elisa. Cette fille fit un héritage, alla se confesser au curé Chélan et lui avoua¨ le projet d'épouser¨ Julien. Le curé eut une véritable joie du bonheur de son ami; mais sa surprise fut extrême,¨ quand Julien lui dit d'un air resolu quel'offre de Mlle Elisa ne pouvait lui convenir.¨ Mme de Rênal fut étonné que cette nouvelle fortune de sa femme de chambre ne rendit pas cette fille plus heureuse; elle la voyait aller sans cesse chez le curé, et en revenir les larmes aux yeux. Enfin Elisa dit que si sa maîtresse le lui permettait, elle lui raconterait tout son malheur.
changée; dit; se marier avec; très grande; plaire
"Dites, " répondit Mme de Rênal.
"Eh bien, madame, il me refuse; des méchants lui auront dit du mal de moi; il les croit. "
"Qui vous refuse?" dit Mme de Rênal respirant à peine.
"Eh qui, madame, si ce n'est M. Julien?" répliqua la femme de chambre en sanglotant.¨ M. le Curé n'a pu vaincre¨ sa résistance.
pleurant; triompher sur
Mme de Rénal n'écoutait plus. L'excès du bonheur lui avait presque ôté¨ l'usage de la raison.
pris
"Je veux tenter un dernier effort, " dit-elle à sa femme de chambre; je parlerai à M. Julien.
Le lendemain après le déjeuner, Mme de Rênal se donna la délicieuse¨ "volupté"¨ de plaider la cause de sa rivale, et de voir la main et la fortune d'Elisa refusées constamment pendant une heure. Elle ne put résister¨ au torrent¨ de bonheur, qui inondait¨ son âme. Elle était profondément étonnée.
heureuse; plaisir; faire obstacle; flot; entrait dans
"Aurais-je de l'amour pour Julien?" se dit-elle enfin. Cette découverte, qui, dans tout autre moment, l'aurait plongée dans les remords¨ et dans une agitation profonde, ne fut pour elle qu'un spectacle singulier.¨
conscience du male; extraordinaire
La cloche du dîner sonna; Mme de Rênal rougit beaucoup quand elle entendit la voix de Julien, qui amenait les enfants. Un peu adroite¨ depuis qu'elle aimait, pour expliquer sa rougeur, elle se plaignit d'un affreux mal de tête.
ingénieuse
Dès les premiers beaux jours de printemps, M. de Rênal s'établit a Vergy; là M. de Rênal possède un vieux château avec quatre tours. La vue de la campagne sembla nouvelle à Mme de Rênal; son admiration allait jusqu aux transports.¨ Mme de Rénal passait ses journées à courir avec ses enfants dans le verger. Sa seule course à Verrières fut causée par l'envie d'acheter de nouvelles robes. Elle ramena à Vergy une jeune femme de ses parentes,¨ Mme Derville.
extase; de sa famille
Julien, de son côté, avait vécu en¨ véritable enfant depuis son séjour à la Campagne; pour la première fois de sa vie, il ne voyait point d'ennemi. Quand M. de Rênal était à la ville, ce qui arrivait souvent, il osait lire.
comme un
Les grandes chaleurs arrivèrent. On prit l'habitude de passer les soirées sous un immense tilleul¨ à quelques pas de la maison. L'obseurité y était profonde. Un soir, Julien parlait avec action¨ en gesticulant, il toucha la main de Mme de Rênal. Cette malin se retira bien vite: mais Julien pensa qu'il était de son "devoir" d'obte- nir que l'on ne retirôt pas cette main quand il la touchait.
arbre; enthousiasme
Le lendemain il abrégea¨ beaucoup les leçons des enfants, et ensuite, quand la présence de Mme de Rénal vint Le rappeler tout à fait aux soins¨ de sa "gLoire", il décida qu'il fallait absolument qu'elle permit ce soir-là que sa main resta dans la sienne.
écourta; à la réalisation
Le soleil en baissant, et rapprochant le moment décisif, fit battre le coeur de Julien d'une façcon singuliere. On s'assit enfin, Mme de Rénal a côté de Julien, et Mme Derville prés de son amie. Preoccupé¨ de ce qu'il allait tenter,¨ Julien ne trouvait rien a dire. La conversation languissait. Enfin, il etendit¨ la main et prit celle de Mme de Rênal, qui la retira aussitot. Julien, sans trop savoir ce qu'il faisait, la saisit de nouveau avec une force convulsive¨ on¨ fit un dernier effort pour la lui ôter, mais enfin cette main lui resta.
absorbé; essayer; avança; contractée; elle
Son ame fut inondée¨ de bonheur, non qu'il aimât Mme de Rénal, mais un affreux¨ supplice¨ venait de cesser.¨ Pour que Mme Derville ne s'aperçut de rien, il se crut obligé de parler; sa voix alors était éclatante et forte. Celle de Mme de Rénal, au contraire, trahissait¨ tant d' émotion que son amie la crut malade et lui proposa de rentrer. Julien serra fortement la main qu'on¨ lui abandonna.¨ Mme de Rénal, qui se levait déja, se rassit, en disant d'une voix mourante:
remplie; terrible; calvaire; s'arréter; montrait; elle; laissa.
"Je me sens, à la verité, un peu malade, mais le grand air¨ me fait du bien. "
atmosphère
Ces mots confirmèrent¨ le bonheur de Julien, qui, dans ce moment, était extréme: il parla, il oublia de feindre,¨ il parut l'homme le plus aimable aux deux amies.
assurèrent; simuler
Minuit était sonneé depuis longtemps; il fallut enfin quitter le jardin: on se sépara. Mme de Rénal, transportée¨ du bonheur d'aimer, etait tellement ignorante¨ qu' elle ne se faisait presque aucun reproche.¨ Le bonheur lui ôtait le sommeil. Un sommeil de plomb s'empara¨ de Julien, mortellement fatigue des combats.
en extase; peu instruite; mot de critique; prit
Le lendemain on le réveilla à cing heures; et, ce qui eût¨ été si cruel pour Mme de Rênal si elle l'eût su, à peine lui donna-t-il une pensée. Il avait fait "son devoir, et un devoir heroique. " Rempli de bonheur par ce sentiment, il s'enferma à clef dans sa chambre.
aurait
Quand la cloche du dejeuner se fit entendre, il se dit, d'un ton leger, en descendant au salon: Il faut dire à cette femme que je l'aime.
Au lieu de ces regards chargés¨ de volupté¨ qu'il s'attendait a rencontrer, il trouva la figure¨ sevère¨ de M. de Rénal, qui, arrivé depuis deux heures de Verriéres, ne cachait point son mécontentement de ce que Julien passait toute la matinée sans s'occuper des enfants. Chaque mot aigre¨ de son mari perçait¨ le coeur de Mme de Renal. Julien dit enfin, assez brusquement:
pleins; désir; visage; dure; désagréable; faisait mal
"J'etais malade." Le mécontentement de M. de Rénal éclata par une suite de mots grossiers¨ qui, peu à peu, irritérent Julien. Mme de Rénal etait sur le point de fondre en larmes.¨ A peine le dejeuner fut-il fini qu'elle demanda à Julien de lui donner le bras pour la promenade; elle s'appuyait sur lui avec amitié.
peu civilisés; pleurer
Pour la premiere fois de sa vie, Mme de Rénal sentit une sorte de desir de vengeance contre son mari. A force de parler¨ pour parler, et de chercher à maintenir¨ la conversation vivante, il arriva a Mme de Rénal de dire que son mari était venu de Verriéres parce qu'il avait marché avec un de ses fermiers.
en parlant; faire durer
"Mon mari ne nous rejoindra¨ pas, ajouta Mme de Rênal; avec le jardinier et son valet de chambre, il va s'occuper d'achever¨ le renouvellement des paillasses¨ de la maison. Ce matin, il a mis de la paille dans tous les du lits du premier étage; maintenant, il est au second. " Julien changea de couleur; il regarda Mme de Rênal d'un air singulier,¨ et bientôt la prit à part. "Sauvez-moi la vie, " dit Julien à Mme de Reénal; vous seule le pouvez; car je dois vous avouer,¨ madame, que j'ai un portrait; je l'ai cache dans la paillasse demon lit. " A ce mot, Mme de Rênal devint pâle à son tour. "Vous seule, madame, pouvez dans ce moment entrer dans ma chambre; fouillez,¨ sans qu'il y paraisse, dans l'angle¨ de la paillasse qui est le plus rapproche de la fenêtre, vous y trouverez une petite boîte de carton noir. "
viendra trouver; finir; matelas à paille; étrange; reconnaître; cherchez; coin
"Elle renferme un portrait!"dit Mme de Rénal, pouvant à peine se tenir debout. Son air de découragement fut aperçu de Julien, qui aussitôt en profita.
J'ai une seconde grâce à vous demander, madame, je vous supplie¨ de ne pas regarder ce portrait, c'est mon secret. " Mme de Renal monta au second étage du château. "Il faut que j'aie cette boîte", se dit-elle en doublant le pas. Elle souleva le matelas et plongea la main dans la paillasse; elle sentit la boite de carton; elle la saisit¨ et disparut. A peine fut-elle délivrée de la crainte¨ d'être surpris par son mari que l'horreur¨ que lui causait¨ cette boîte fut sur le point de la faire décidément se trouver mal.¨ Julien est donc amoureux, et je tiens là le portrait de la femme qu'il aime! Assise sur une chaise dans l'antichambre de cet appartement, Mme de Rênal était en proie à toutes les horreurs de la jalousie. Julien parut, saisit la boîte, sans remercier, sans rien dire, et courut dans sa chambre où il fit du feu, et la brûla à l'instant¨ Le portrait de Napoléon, se disait-il en hochant la tête, trouvé caché chez un homme qui fait profession d'une telle haine¨ pour l'usurpateur!¨ Toute ma réputation tombée, anéantie¨ en un moment! Une heure après, la fatigue et la pitié qu'il sentait pour lui-même le disposaient¨ à l'attendrissement.¨ Il rencontra Mme de Rênal et prit sa main qu'il baisa avec plus de sincérité¨ qu'il ne l'avait jamais fait. Elle rougit de bonheur. Julien courut à la chambre des enfants.
demande; prit; peurs; aversion; faisait; malade; immédiatement; antipathie; tiran; détruite; préparaient; émotion; sérieux
M. de Rènal, qui suivait toutes les chambres du château, revint dans celle des enfants avec les domestiques qui rapportaient les paillasses. L'entrée soudaine¨ de cet homme fut pour Julien la goutte d'eau qui fait déborder le vase. Il s'elança vers lui. M. de Rêènal s'arrêta et regarda ses domestiques.
inattendue
"Monsieur, lui dit Julien; croyez-vous qu'avec tout autre précepteur, vos enfants eussent¨ fait les mêmes progres qu'avec moi? Si vous répondez que non, continua Julien sans laisser à M. de Rênal le temps de parler; comment osez-vous m'adresser le reproche que je les néglige? Je puis vivre sans monsieur. Songez¨ à l'infamie¨ des paroles que vous m'avez adressées, et devant des femmes! Je sais où aller, monsieur, en sortant de chez vous. "
auraient; pensez; déshonneur
À ce mot, M. de Rênal vit¨ Julien installé chez M. Valenod. "Eh bien, monsieur, lui dit-il enfin avec un soupir; j'accède¨ à votre demande. À compter d'après-demain, qui est le premier du mois, je vous donne cinquante francs par mois. " Julien eut envie¨ de rire et resta stupéfait:¨ toute sa colère avait disparu; "J'ai gagné une bataille" , se dit-il. Ce mot lui peignait¨ en beau toute sa position, et rendit à son âme quelque tranquillité.¨
(en imagination); suis d'accord avec; le désir; perplexe; décrivait; calme
Le lendemain, dès cinq heures, Julien avait obtenu un congé de trois jours. Il étonna bien son ami Fouqgué, occupeé à écrire ses comptes.
"T'es-tu donc brouillé avec ton M. de Rênal, que tu m'arrives ainsi à l'improviste?"
Julien lui raconta les événements de la veille¨
jour avant
"Reste avec moi, lui dit Fouqué; tu sais l'arithmétique mieux que moi, tu tiendras mes comptes. Je gagne gros dans mon commerce. Sois mon associe. "
Julien répondit au bon Fouqué que sa vocation pour le saint ministère des autels¨ ne lui permettait pas d'accepter. Fouqué n'en revenait pas¨ "Mais songes-tu, lui répétait-il; que je t'associe, ou, si tu l'aimes mieux, que je te donne quatre mille francs par an? Et tu veux retourner chez ton M, de Rênal qui te méprise?"¨
carriere de prêtre; etait très étonné; te trouve inférieur
Rien ne put vaincre¨ la vocation de Julien. Fouqué finit par le croire un peu fou. Pendant son absence, la vie n'avait été pour Mme de Rênal qu'une suite 'de supplices¨ Après des combats affreux Mme de Rênal osa enfin lui dire, d'une voix tremblante, et où se peignait¨ toute sa passion:
triompher; douleurs; montrait
"Quitteriez-vous vos élèves pour vous placer ailleurs?"
Julien fut frappé de la voix incertaine et du regard de Mme de Renal. Cette femme m'aime, se dit-il,
Julien répondit en soupirant:
"Il faut bien que je parte, car Je vous aime avec passion, c'est une faute. . . et quelle faute pour un jeune prêtre. "
Mme de Rênal s'appuya sur son bras, et avec tant d'abandon¨ que sa joue sentit la chaleur de celle de Julien.
confiance
Le lendemain Julien fut assez maussade¨ sur le soir, une idée ridicule lui vint.
de mauvaise humeurt
À peine fut-on assis au jardin que, sans attendre l'obscurite, suffisante, Julien approcha sa bouche de l'oreille de Mme de Renal, et au risque de la compromettre horriblement, il lui dit:
"Madame, cette nuit, à deux heures, j'irai dans votre chambre, je dois vous dire quelque chose, "
Julien tremblait que sa demande ne fut accordée¨ Mme de Rénal répondit avec une indignation réelle à l'annonce sentiment d'impertinente¨ que Julien osait lui faire, Julien était extrêmement déconcerté désorienté: de l'état presque désespéré òu il avait mis ses affaires. Lorsqu'on se sépara¨ à minuit, son pessimisme lui fit croire qu'il jouissait du¨ mépris de Mme de Rênal. De fort mauvaise humeur et très humilié¨ Julien ne dormit point. il se fatigua le cerveau¨ à inventer des manoeuvres¨ savantes, quand deux heures sonnèrent à l'horloge du château.
permise; être scandaliisée; quitta; avait le; ; confus; téte; intrigues
"Je lui ai dit que j'irais chez elle à deux heures, se dit-il en se levant; je ne serai pas faible. "
En ouvrant sa porte, il était tellement tremblant que ses genoux se dérobaient¨ sous lui, et il fut force de s'appuyer contre le mur. En le voyant entrer, Mme de Rênal se jeta vivement hors de son lit. Julien ne répondit à ses reproches¨ qu'en se jetant à ses pieds. Comme elle lui parlait avec une extrême dureté, il fondit en larmes.¨ Quelques heures après, quand Julien sortit de la chambre de Mme de Rênal, on eût¨ pu dire qu'il n'avait plus rien à désirer. Mais, dans les moments les plus doux, l'idée du "devoir" ne cessa¨ jamais d'être présente à ses yeux. Et, lorsqu'il revit Mme de Rênal à déjeuner, sa conduite fut un chef d'oeuvre de prudence. Pour elle, elle¨ ne pouvait le regarder sans rougir, et ne pouvait vivre un instant sans le regarder. Julien ne leva qu'une seule fois les yeux sur elle. Bientôt elle fut alarmee: Est-ce qu'il ne l'aimerait plus, se dit-elle; helas! je suis bien vieille pour lui; j'ai dix ans de plus que lui. En passant de la salle à manger au jardin, elle serra la main de Julien. Dans la surprise que lui causa une marque d'amour si extraordinaire, il la regarda avec passion. Ce regard consola¨ Mme de Rènal; il ne lui ôta¨ pas toutes ses inquiétudes.¨ Elle avait tant grondé¨ Julien de l'imprudence qu'il avait faite en venant chez elle la nuit précédente,¨ qu'elle tremblait qu'il ne vint pas celle-ci. Mais Julien était trop fidèle à ce qu'il appelait le devoir, pour manquer à executer¨ de point en point ce qu'il s'était prescrit.
manquaient; mots de critique; commença à pleurer; ; aurait; s'arrèta; ses manieres; calmas; fit perdre; alarmes; réprimandé; avant; realiser
Comme une heure sonnait, il parut chez Mme de Rênal. Ce jour-là, il trouva plus de bonheur auprès, de son amie, car il songea¨ moins constamment au rôle à jouer.
pensa
En peu de jours, Julien fut éperdument¨ amoureux. Il avait perdu presque tout à fait¨ l'idée du rôle à jouer. Dans un moment d'abandon, il lui avoua'même toutes ses inquiétudes. Cette confidence porta à son comble¨ la passion qu'il inspirait. Je n'ai donc point eu de rivale heureuse! se disait Mme de Rêènal avec délices.¨ Elle osa l'interroger¨ sur le portrait auquel il mettait tant d'intérêt;¨ Julien lui jura que c'était celui d'un homme.
follement; complètement; maximum; bonheur; lui poser des questions; importance
Mme de Rênal ne revenait pas de son étonnement qu'un tel bonheur existait, Julien était fort éloigné¨ de ces pensées. Son amour était encore de l'ambition; c'était la joie de posséder, lui, pauvre être malheureux et si méprisé,¨ une femme aussi noble et belle.
trés loin; regardé comme inférieur;
Peu après, Stanislas-Xavier, le plus jeune des enfants, prit la fievre; tout à coup, Mme de Rênal tomba dans des remords¨ affreux. Pour la première fois, elle se reprocha
sentiment d'être coupa-
son amour; elle sembla comprendre dans quelle faute énorme elle s'était laissée entraîner.
La maladie prit bientot un caractère grave,¨ alors le remords continu ôta¨ à Mme de Rênal jusquà la faculté¨ de dormir; elle s'était mis dans la tête que, pour apaiser¨ la colère¨ du Dieu jaloux, il fallait haïr Julien, ou voir mourir son fils. C'etait parce qu'elle sentait qu'elle ne pouvait haïr son amant qu'elle était si malheureuse, "Fuyez-moi, dit-elle un jour à Julien; au nom de Dieu, quittez cette maison:c'est votre présence ici qui tue mon fils.Dieu me punit."
alarmant; fit perdre; capacité; calmer; fureur
Une nuit, l'enfant était au plus mal. Vers les deux heures du matin. M. de Rênal vint le voir. Tout à coup Mme de Rênal se jeta aux pieds de son mari; Julien vit qu'elle allait tout dire et se perdre à jamais.¨ Par bonheur, ce mouvement singulier¨ importuna¨ M.de Rênal.
pour toujours; extraordinaire; gèna
"Adieu! adieu! dit-il en s'en allant. Et il retourna se coucher. Mme de Rênal tomba à genoux, à demi évanouie;¨ en repoussant avec un mouvement convulsif Julien qui voulait la secourir.
sans conscience
Va-t'en, lui dit Mme de Rênal.
"Je partirai, oui, mon amour. Mais si je te quitte, si je cesse¨ de veiller¨ sur toi, de me trouver sans cesse¨ entre toi et ton mari, tu lui dis tout, tu te perds. Songe¨ qu'il te chassera de sa maison. Laisse-moi me punir. Moi aussi je suis coupable. Ah! ciel! que ne puis-je prendre pour moi la maladie de Stanislas..."
m'arrête; surveiller; toujours; pense
"Ah! tu l'aimes, toi, dit Mme de Rênal, en se jetant dans ses bras; ô mon uni que ami! Ô pourquoi n'es-tu pas le père de Stanislas! Alors ce ne serait pas un horrible péché¨ de t'aimer mieux que mon fils."
faute
Enfin le ciel eut pitié de cette mère malheureuse. Peu à peu Stanislas ne fut plus en danger. Mais la glace était brisée: sa raison avait connu l'étendue¨ de son peche.
importance
Cette grande crise morale changea la nature¨ du sentiment qui unissait Julien à sa maîitresse: ils ne retrouvèrent plus la sérénité¨ délicieuse des premières époques de leurs amours.
caractère; le calme
Au milieu de ces alternatives d'amour, Mlle Elisa alla suivre un petit procès qu'elle avait à Verrières. Elle trouva M.Valenod fort piqué¨ contre Julien. Elle haïssait¨ le precepteur, et lui en parlait souvent.
très irrité; avait une antipathie pour
"Vous me perdriez,¨ monsieur, si je disais la vérité, disait-elle un jour à M, Valenod; il apprit des choses les plus mortifiantes¨ pour son amour-propre: cette femme, la plus distinguée du pays venait de prendre pour amant un petit ouvrier déguisé en¨ précepteur,
ruineriez; blessantes; jouant le rôle de
Dès le même soir, M.de Rênal reçut de la ville une longue lettre anonyme, qui lui apprenait¨ dans le plus grand detail ce qui se passait chez lui, Julien le vit pâlir en lisant cette lettre. De toute la soirée, le maire ne se remit point de son trouble.
faisait savoir
Comme on quittait le salon sur le minuit, Julien eut le temps de dire à son amie:
"Ne nous voyons pas ce soir, votre mari a des soupçons¨ je jurerais¨ que cette grande lettre qu'il lisait en soupirant est une lettre anonyme."
de la méfiance; suis sûr
Le lendemain de fort bonne heure,¨ Julien trouva la lettre suivante écrite à la hâte:
très tôt
N'en doute pas cher ami, s'il y a une lettre anonyme; elle vient de cet être odieux¨ qui, pendant six ans, m'a poursuivie de sa grosse voix. Moi aussi je dirai à mon mari que j'ai reçu une lettre anonyme, et qu'il faut à l'instant¨ te renvoyer à tes parents. Hélas! cher ami, nous allons être séparés quinze jours, un mois peut-ètre! Tout le but¨ de ma conduite, c'est de faire penser à mon mari que la lettre vient de M.Valenod: je ne doute pas qu'il en soit l'auteur. C'est toi qui vas me fournir¨ la lettre anonyme: coupe dans un livre les mots que tu vas voir; colle-les ensuite sur la feuille de papier que je t'envoie; elle me vient de M.Valenod. J'irai dans le village et je reviendrai avec un visage troublé: je le serai en effet. Enfin je donnerai à mon mari cette lettre qu'un inconnu m'aura remise,¨ toi, va te promener sur le chemin des grands bois avec les enfants, et ne reviens qu' à l'heure du dîner. Je ne puis songer qu'à toi en ce moment."
méchant; immédiatent; intention; faire avoir; donnée
Ce fut avec un plaisir d'enfant que, pendant une heure, Julien assembla des mots. Comme il sortait de sa chambre, il rencontra ses élèves et leur mère; elle prit la lettre avec une simplicité et un courage dont le calme l'effraya.
"Si ceci tourne¨ mal, ajouta-t-elle avec le même sang-froid; son m'ôtera¨ tout, Enterrez ce dépôt¨ dans quelque endroit de la montagne; ce sera peut-être un jour ma seule ressource."¨
finit; prendra; boîte; fortune
Elle lui remit¨ un étui à verre, en maroquin rouge, rempli d'or et de diamants.
donna
"Partez maintenant, " lui dit-elle.
Elle embrassa les enfants, et deux fois le plus jeune, Julien restait immobile. Elle le quitta d'un pas rapiede et sans le regarder,
Depuis l'instant qu'il avait ouvert La lettre anonyme, l'existence de M.de Rênal avait été affreuse. ll alla chercher un peu d'air frais au jardin, lorsque, au détour d'une allée, il rencontra cette femme qu'il eût voulu voir morte. Elle revenait du village. Elle lui remit¨ une lettre décachetée.¨ Lui, sans l'ouvrir, regardait sa femme avec des yeux fous.
donna; ouverte
"Voici une abomination, lui dit-elle; qu'un homme de mauvaise mine qui prétend vous connaître m'a remise comme je passais derrière le jardin du notaire. J'exige¨ une chose de vous, c' est que vous renvoyiez à ses parents, et sans délai¨ ce M.Julien. Je parle comme une femme outragée¨ dans son honneur. Ce petit paysan, que nous avons comblé¨ de prévenances¨ et même de cadeaux, peut être innocent, mais il n'en est pas moins l'occasion du premier affront¨ que je reçois...Monsieur! quand j'ai lu ce papier abominable, je me suis promis que lui ou moi sortirions de votre maison. Pour moi, je n'en ai jamais eu bonne idée depuis qu'il a refusé d'épouser¨ Elisa; c'était une fortune assurée; et cela sous prétexte¨ que quelquefois, en secret, elle fait des visites à M.Valenod.
demande absolument; immédiatement; offensée; rempli; bontés; offense; se marier avec; faux motif
"Ah! dit M.de Rénal; il y à eu quelque chose entre Elisa et Valenod?"
"Eh! c'est de l'histoire ancienne, mon cher ami, dit Mme de Rènal en riant; et peut-être il ne s'est point passé de mal. C'était dans le temps que votre bon ami Valenod n'aurait pas été fâché que l'on pensât dans Verrieres qu'il s'établissait¨ entre lui et moi un petit amour tout platonique."
se faisait
"J'ai eu cette idee une fois, s'écria M.de Rênal; il vous aurait écrit?" "Il écrit beaucoup." "Je veux ces lettres à l'instant; où sont-elles." "Dans un tiroir de mon secrétaire." Il brisa avec un pal de fer, un precieux secrétaire d'acajou. "Ah! s'écria M.de Rênal; la lettre anonyme imprimee et les lettres du Valenod sont écrites sur le même papier." "Enfin!" pensa Mme de Rênal. Elle se montra atterree¨ de cette découverte, et alla s'asseoir au loin sur le divan La bataille était désormais¨ gagnée; elle eut beaucoup à faire pour empêcher¨ M.de Rênal d'aller parler à l'auteur supposé de la lettre anonyme. "Comment ne sentez-vous¨ pas que faire une scène, sans preuves suffisantes, à M.Valenod est la plus insigne¨ des maladresses? Vous êtes envié,¨ monsieur; à qui la faute? À vos talents. Parler à M.Valenod de sa lettre anonyme, c'est proclamer dans tout Verriêres, que dis-je, dans Besançon, dans toute la province, que ce petit bourgeois, à admis¨ imprudemment peut-être à l'intimité d'un Rênal, a trouvé moyen de l'offenser."
perplexe; pour le reste; retenir; comprenez-vous; grande; jalouse; accepté
Ce mot décida M.de Rênal. Il fixa la ligne de conduite qu'il allait suivre envers M.Valenod, Julien et même Elisa.
Un peu avant la cloche du dîner, Julien rentra avec les enfants. Au dessert, quand les domestiques se furent retirés, Mme de Rênal lui dit fort séchement: "Vous m'avez témoigné¨ le désir d'aller passer une quinzaine de jours à Verriéres. M.de Rênal veut bien vous accorder¨ un délai¨ Vous pouvez partir quand bon vous semblera."¨
montré; permettre; congé; vous voudrez
"Certainement, ajouta M.de Rênal; je ne vous accorderai¨ pas plus d'une semaine." Julien trouva sur sa physionomie¨ l'inquiétude d'un homme profondément tourmenté.¨ "Ii ne s'est pas encore arrêté à un parti,¨ dit-il à son amie pendant un instant de solitude qu'ils eurent au salon. Mme de Rênal lui conta rapidement tout ce qu'elle avait fait depuis le matin. Mais toute la ville, sans qu'elle s'en douta¨ n'était occupée que du scandale de ses amours. Elisa avait eu l'excellente idée d'aller se confesser à l'ancien curé de Chélan et en même temps du nouveau, afin de¨ leur raconter à tous les deux le détail des amours de Julien. Le lendemain l'abbé Chélan fit appeler Julien. "Je ne vous demande rien, lui dit-il; j'exige que, sous¨ trois jours, vous partiez pour le séminaire de Besançon, J'ai tout prévu, tout arrangé, mais il faut partir et ne pas revenir d'un an à Verrières." Julien courut prévenir¨ Mme de Rênal, qu'il trouva au désespoir. Son mari venait de lui parler avec une certaine franchise.¨ Il venait de lui avouer¨ dans lequel il trouvait l'opinion publique de Verrières, Elle eut bientôt la douleur de se prouver¨ à elle-même, tout en écoutant son mari, qu'une séparation était devenue indispensable¨ Julien fut frappé d'une chose: en apprenant la terrible nouvelle du départ à Mme de Rênal, il ne trouva aucune objection¨ égoïste. Elle faisait évidemment des efforts pour ne pas pleurer.
donnerai; visage; troublé; décidé; eût l'idée; pour; dans; informer; ouverture; dire l'étrange état; démontrer; nécessaire; argument opposé
"Nous avons besoin de fermete, mon ami. Je ne sais pas ce que je ferai, mais si je meurs, promets-moi de ne jamais oublier mes enfants. De loin ou de pres, tâche d'en faire d'honnêtes gens. Donne-moi la main. Adieu, mon ami! Ce sont ici les derniers moments. Ce grand sacrifice fait, j'espère qu'en public j'aurai le courage de penser à ma reputation, "
Julien s'attendait à du désespoir. La simplicite de ces adieux le toucha.¨
émotionna
Enfin, Julien quitta Verrières. Il était fort ému. Mais à une lieue¨ de Verrières, où il laissait tant d'amour, il ne songea¨ plus qu'au bonheur de voir une grande ville comme Besançon,
±4 km; pensa
Enfin, il aperçut, sur une montagne lointaine, des murs noirs; c'était la citadelle de Besançon. Il passa les ponts-levis et il vit de loin la croix de fer doré sur la porte: il approcha lentement. Enfin il se décida à sonner. Au bout de¨ dix minutes, un homme pâle, vêtu¨ de noir vint lui ouvrir. Julien expliqua qu'il desirait parler à M.Pirard, le directeur du séminaire. Sans dire une parole, l'homme lui fit signe de le suivre. Il entra dans une pièce fort mal éclairée. À l'autre extremité¨ de la chambre, il aperçut un homme assis devant une table. L'homme leva la tête.
après; habillé; bout
"Voulez-vous vous approcher?"dit cet homme.
Julien s'avança d'un pas mal assuré.
"Votre nom?"
"Julien Sorel."
"Vous m'êtes recommandé par M.Chélan, mon ami depuis trente ans. Loquerisne linguam latinam? (Parlez vous latin)
"Ita, pater optime." (Oui, mon excellent père) répondit Julien. L'entretien¨ continua en latin. L'expression des yeux de l'abbe s'adoucissaits; Julien reprenait quelque sang-froid,¨
conversation; calme
L'abbé Pirard examina Julien sur la théologie.Il fut surpris de son savoir. Cette pénible séance avait duré trois heures. L'abbe Pirard appela le portier.
"Allez installer Julien Sorel dans la cellule 103, " dit l'abbé à cet homme.
Julien travaillait beaucoup et réussissait rapidement à apprendre des choses très utiles à un prêtre, très fausses à ses yeux et auxquelles il ne mettait aucun intérêt.Il croyait n'avoir rien autre chose à faire. "Suis-je oublié de toute la terre?" pensait-il. Il ne savait pas que M.Pirard avait reçu et jeté au feu quelques lettres timbrées de Dijon.
La mélancolie de Julien commençait à influer sur sa santé, lorsqu'un matin Fouqué parut tout à coup dans sa chambre,
"Enfin, j'ai pu entrer.Je suis venu cinq fois à Besançon pour te voir.
La conversation fut infinie entre les deux amis. Julien changea de couleur, lorsque Fouqué lui dit:
"A propos, sais-tu? La mère de tes élèves est tombée dans la plus haute dévotion.On dit qu'elle fait des pèlerinages. Elle va se confesser à Dijon ou à Besançon."
"Elle vient à Besançon, dit Julien, le front couvert de rougeur.
"Assez souvent, " répondit Fouqué d'un ar interrogatif, "As-tu des Constitutionnel¨ sur toi?" "Quoi! même au séminaire, des libéraux!" s'écria Fouqué. "pauvre France"
(journal libéral)
Depuis qu'il était au séminaire, la conduite de Julien n'avait été qu'une suite¨ de fausses démarches¨ À la vérité, il réussissait peu dans ses essais d' hypocrisie de gestes; il tomba dans des moments de dégoût et même de découragement complet.Il avait beau se faire petit et sot, il ne pouvait plaire; il était trop différent. Un matin le sévère abbé Pirard le fit appeler.
série; activités
"Voilà. Je suis assez content de l'ensemble de votre conduite. Après quinze ans de travaux, je suis sur le point de sortir de cette maison. Avant de partir je veux faire quelque chose pour vous: je vous fais repetiteur pour le Nouveau et l'Ancien Testament."
Julien était fou de joie; cet avancement¨ etait le premier qu'il obtenait; les avantages¨ étaient immenses.
promotion; profits
À son grand étonnement, Julien s'aperçut qu'on le haïssait moins. La haine¨ diminua sensiblement,¨ surtout parmi les plus jeunes de ses camarades, devenus ses élèves, et qu'il traitait avec beaucoup de politesse.¨ Peu à peu il eut même des partisans.¨
antipathie:; visiblement; respect; alliés:
Le temps des examens arriva. Julien répondit d'une façon brillante. Le premier jour, les examinateurs nommés par le fameux grand vicaire de Frilair furent très contrariés¨ de devoir toujours porter le premier ce Julien Sorel, qui leur était signalé comme le benjamin de l'abbé Pirard. Mais à la fin d'une séance, où il avait été question des Pères de l'Eglise, un examinateur adroit vint à parler d' Horace, de Virgile et des autres auteurs profanes, Julien, entraïiné¨ par le succès, oublia le lieu où il était, et récita et paraphrasa avec feu plusieurs odes d'Horace. Après l'avoir laissé s'enferrer¨ pendant vingt minutes, tout à coup l'examinateur changea de visage et lui reprocha¨ avec aigreur¨ le temps qu 'il avait perdu à ces études profanes, et les idées inutiles ou criminelles qu 'il s 'était mises dans la tête. Cette ruse fut trouvée sale, même au séminaire, ce qui n'empêcha 'pas M. l'abbé de Frilair de placer, de sa main puissante, le numéro 198 à côté du nom de Julien. ll avait de la joie à mortifier¨ ainsi soi ennemi, le janséniste Pirard.
mecontents; emporté; se mettre le dans des problèmes; fit la critique; dureté; humilier
Douze années auparavant, M. l'abbé de Frilair était arrivé à Besançon avec un portemanteau, lequel contenait toute sa fortune. Il se trouvait maintenant l'un des plus riches propriétaires du département. Dans le cours de ses propérités,¨ il avait acheté la moitié d'une terre, dont l'autre partie échut¨ par héritage à M. Môle. De là un grand procès entre ces personnages. M.de la Môle demanda des conseils à l'abbé Chélan, qui le mit en relation avec M.Pirard.
progrès de la richesses; revint
Sans cesse en correspondance avec l'abbé Pirard, pour une affaire qu ils suivaient tous les deux avec passion, le marquis finit par goûter¨ le genre d'esprit de l'abbé. Peu à peu, malgré l'immense distance des positions sociales, leur correspondance prit le ton de amitié. L'abbé Pirard disait au marquis qu'on voulait l'obliger,¨ á foce d'avanies,¨ à donner sa demission. Un jour, il reçut un billet de M.de La Mole.
apprécier; forcer; par des humiliations
"Débarrassez-vous, mon cher monsieur, de toutes les tracasseries¨ de province; venez respirer un air tranquille à Paris. ll ne faut qu'un oui de votre part, monsieur, pour accepter, une des meilleures cures des environs de Paris. Le plus riche de vos paroissiens vous est devoué¨ plus que vous pouvez croire; c'est le Marquis de La Mole. Sans se'n douter,¨ le sévère abbé Pirard amait ce séminaire auquel il consacrait¨ toutes ses pensées. La lettre de M.de La Mole fut pour lui comme l'apparition du chirurgien chargé de faire une opération cruelle et necessaire. Sa destitution¨ était certaine. Enfin, il ecrivit à M.de La Mole et composa pour monseigneur l'evêque une lettre. Il fit réveiller Julien.
ennuis; attaché; en avoir l'idée; donnait; démission
"Vous savez où est l'évêché?" lui dit-il; portez cette lettre à Monseigneur. Je ne vous dissimulerai¨ point que je vous envoie au milieu des loups. La lettre que vous portez est ma demission."
cacherai
Julien resta immobile; il aimait l'abbe Pirard. "Eh bien! mon ami, ne partez-vous pas? Allez à l'evêché; ii se fait tard." La hasard voulut que, ce soir-là, M.l'abbe de Frilair fût de service dans le salon de l'évêché; Monseigneur dinait à la préfecture. Ce fut donc à M.de Frilair lui-même que Julien remit la lettre. Julien regardait en silence l'abbé qui relisait la démission, lorsque tout à coup la porte s'ouvrit avec fracas.¨ Julien aperçut un petit vieillard portant une croix pectorale.¨ Il se prosterna;¨ l'évêque lui adressa un sourire de bonté et passa. Le bel abbé le suivit, et Julien resta seul.
bruit; sur la poitrine; agenouilla
"Quel est ce séminariste au regard fin?" dit l'évêque; "Ne doivent-ils pas, suivant mon règlement, être couchés à 'l'heure qu'il est?"¨
maintenant
"Celui-ci est fort éveillé, je vous le jure, Monseigneur, et il apporte une grande nouvelle: c'est la démission du seul janséniste qui restât dans votre diocèse, Ce terrible abbe Pirard comprend enfin ce que parler veut dire."
"Eh bien!" dit l'évêque en riant; "je vous défie de le remplacer par un homme qui le vaille¨ Et pour vous montrer tout le prix de cet homme, je l'invite à dîner pour demain. Faites-moi venir ce séminariste." Julien fut appelé.
ait la même valeur que lui
Ce prélat, avant d'en venir à M.Pirard crut devoir interroger Juilen sur ses etudes. Il parla un peu de dogme et fut etonné. Bientôt, il en vint aux humanités¨ à Virgile, à Horace, à Ciceron. Ces noms-là, pensa Julien, m'ont valu mon numéro 198. Je n'ai rien à perdre, essayons de briller. Il réussit: le prélat, excellent humaniste lui-meme, fut enchanté.¨ On parla longtemps de Virgile, de Cicéron. Enfin le prélat ne put s'empêcher de faire un compliment au jeune séminariste.
étude de l'Antiquité; charmé
Le lendemain matin, l'abbé Pirard partit pour Paris.
Le marquis de La Mole reçut l'abbé sans aucune de ces petites façons de grand seigneur.
"Mon cher abbé, lui dit le marquis, je vous estime.¨ Voulez-vous être mon sécrétaire, avec huit mille francs d'appointements,¨ ou bien avec le double?"
respecte; de salaire
L'abbé refusa; mais vers la fin de la conversation, le véritable embarras¨ où il voyait le marquis lui suggera une idée:
trouble
"J'ai laissé au fond de mon séminaire un jeune homme; il n'est pas impossible qu'un jour il déploie¨ de grands talents. C'est Julien Sorel; vous pourriez essayer d'en faire votre secrétaire; il a de l'énergie, de la raisons; en un mot, c'est un essai à tenter."
montre
"Pourquoi pas?" dit le marquis.
Quelque temps après, Julien reçut une lettre d'une écriture inconnue et portant l'avis de se rendre à Paris sans délais.¨ Julien allait enfin paraître sur le théâtre des grandes choses! Le bonheur d'aller a Paris éclipsait tout à ses yeux.
immédiatement
Le lendemain vers midi, il arriva dans Verrières le plus heureux des hommes: il comptait revoir Mme de Rênal. Il entra chez un paysan, qui consentit¨ à lui vendre une échelle. Vers une heure du matin, Julien, chargé de son échelle, entra dans les jardins de M.de Rênal. Il lui fut facile d'arriver jusque sous la fenêtre de la chambre à coucher de Mme de Rênal. Il appuya¨ son échelle à côté de la fenêtre et frappa contre le volet, d'abord doucement, puis plus fort en répétant à voix basse "C'est un ami. Daignez¨ m'ouvrir, il faut que je vous parle, je suis trop malheureux!"
voulut bien; mit; Veuillez
Un petit bruit sec se fit entendre; l'espagnolette de la fenêtre cédait;¨ il poussa la croisée¨ et sauta légèment dans la chambre. Toutes ses idées de courage s'évanouirent.¨ si c'est elle, que va-t-elle dire? Il comprit à un petit cri que c'était Mme de Rénal. Il la serra dans ses bras; elle tremblait et avait à peine la force de le repousser.
s'ouvrait; fenêtre; tombèrent
"Malheureux! que faites-vous?"
"Je viens vous voir après 14 mois de cruelle séparation."
Sortez, quittez-moi à l'instant.¨ Ah! Monsieur Chélan, pourquoi m'avoir empèchée de lui écrire? J'aurais prévenu cette horreur. Je me repens de mon crime; le ciel a daigné¨ méclairer. Sortez! Fuyez!"
immédiatement; voulu
"Après quatorze mois de malheur, je ne vous quitterai certainement pas sans vous avoir parlé. Je veux savoir tout ce que vous avez fait. Ah! je vous ai assez aimé."
"Sans doute, répondit Mme de Rênal d'une voix dure, et dont l'accent avait quelque chose de sec et de reprochant pour Julien; mes égarements¨ etaient connus dans la ville, lors de¨ votre départ. Il y avait eu tant d'imprudence dans vos démarches¨ Quelque temps après, alors que j'étais au désespoir, le respectable M.Chélan vint me voir. Quel moment de honte¨ J'avouai¨ tout. Cet homme si bon daigna¨ ne point m'accabler¨ du poids¨ de son indignation.¨ Il s' affligea avec moi.Il me fit comprendre qu'en épousant M.de Rênal je lui avais engagé toutes mes affections,
désordres; au moment de; actes; déshonneur; confessai; voulut; écraser; charge; fureur
Julien comprit qu'il fallait tenter la dernière ressource; il arriva brusquement à la lettre qu'il venait de recevoir de Paris,
"J'ai pris congé de Monseigneur l'évêque."
"Quoi! vous ne retournez pas à Besançon. Vous nous quittez pour toujours?"
"Oui, " répondit Julien d'un ton résolu; "oui, j'abandonne un pays où je suis oublié même de ce que j'ai le plus aimé en ma vie, et je le quitte pour ne jamais le revoir.Je vais à Paris..." .
"Tu vas à Paris!" s'écria assez haut Mme de Rênal. "Oui, madame, je vous quitte pour toujours; soyez heureuse; adieu!"
Il fit quelque pas vers la fenêtre; déjà il l'ouvrait. Mme de Rênal s'élança¨ vers lui et se précipita¨ dans ss bras. Ainsi Julien obtint¨ ce qu'il avait désiré avec tant ta de passion. ll vit son amie oublier rapidement le danger que la présence de son mari lui faisait courir, lorsque la porte de la chambre fut tout à coup secouée¨ avec force. C'était M.de Rênal.
courut; jeta; reçut; agitée
"Ouvre-moi bien vite, il y a des voleurs dans la maison, " disait-il; "Saint-Jean a trouvé leur échelle."
“Voici la fin de tout!" s'écria Mme de Rênal, en se je- tant dans les bras de Julien.
"Sauve la mère de Stanislas, " lui dit-il avec le regard du commandement; "je vais sauter dans la cour par la fenêtre du cabinet et m sauver dans le jardin."
Elle alla avec lui à la fenêtre de son cabinet. Elle ouvrit enfin à son mari, bouillant de colère. ll regarda dans la chambre, dans le cabinet, sans mot dire, et disparut. Les habits de Julien lui furent jetés; il les saisit et courut rapidement vers le bas du jardin. Comme il courait, il entendit siffler une balle et aussitôt le bruit d'un coup de fusil.
Une heure après, il était à une lieue de Verrières.
Le soir, Julien hésita beaucoup avant de se présenter à l'abbé Pirard. Cet abbé lui expliqua le genre de vie qui l'attendait chez M.de La Mole.
"Vous allez loger chez le marquis, l'un des plus grands seigneurs de France. J'exige¨ que trois fois la semaine, vous suiviez vos études en théologie dans un séminaire, ou je vous ferai presenter. Chaque jour, à midi, vous vous etablirez¨ dans la bibliotheque du marquis, qui comte¨ vous employer à faire des lettres pour des procès et d'autres affaires. A votre place, moi je parlerais très peu, et surtout je ne parlerais jamais de ce que j'ignore.¨ Ah!j'oubliais la famille de M.de La Mole. Il a deux enfants, une fille et un fils de dix-neuf ans Je ne vous Cacherais pas que le jeune comte de La Mole doit vous mépriser¨ d'abord, parce que vous n'êtes qu'un petit bourgeois. Vous verrez encore Mme la marquise de La Mole. C'est une grande femme blonde, dévote, hautaine, parfaitement polie, et encore plus insignifiante. Vous verrez dans son salon plusieurs grands seigneurs parler de nos princes avec un ton de légèreté singulier.¨ Cependant, nous sommes prêtres, car elle vous prendra pour tel;¨ à ce titre,¨ elle nous considère comme des valets de chambre nécessaires à son salut.¨
veux absolument; installerez; a l'intention de; ne sais pas; considérre comme inférieur; extraordinaire; croira cela; pour cela; bonheur
"Monsieur, " dit Julien; "il me semble que je ne serai pas longtemps à Paris."
"A la bonne heure. Si nous continuons à trouver du plaisir à nous voir, et que la maison du marquis de La Mole ne vous convienne pas, je vous offre la place de mon vicaire et je partagerai par moitié avec vous ce que rend cette cure.¨
place de curé
A sa grande honte, Julien se sentit les larmes aux yeux. Il ne put s'empêcher de lui dire:
"J'ai été haï de mon père depuis le berceau;¨ c'etait un de mes grands malheurs; mais je ne me plaindrai plus du hasard,¨ j'ai retrouve un pere en vous, monsieur."
lit de bébé; mauvaise fortune
"C'est bon, c'est bon, " dit l'abbe embarrassé.¨
gêné
Le fiacre s'arrêta; le cocher souleva le marteau de bronze d'une porte immense: c'était L'HÔTEL DE LA MOLE. Les salons que ces messieurs traversérent, avant d'arriver au cabinet du marquis redoublèrent l'enchantement¨ de Julien.Enfin ces messieurs arrivèrent à la plus laide des pieces de ce superbe appartement; là se trouva un petit homme maigre à l'oeil vif et en perruque blonde. L'abbe se retourna vers Julien et le présenta. C'était le marquis. Julien ne fut point du tout intimidé, mais il remarqua bien-tôt que le marquis avait une politesse agreéable. Le marquis alla lui-même installer notre héros dans une jolie mansarde¨ qui donnait sur l'immense jardin de l'hôtel. Il lui demanda combien il avait pris de chemises. "Deux, " répondit Jdulien, intimidé de voir un si grand seigneur descendre à ces détails.
joie; chambre du grenier
"Fort bien, " reprit le marquis d'un air sérieux, prenez encore vingt-deux chemises. Voici le premier quartier de vos appointements."¨
salaire
En descendant de la mansarde M.de La Mole faisait passer Julien dans un salon resplendissant¨ de dorures. Il le présenta à une femme de haute taille. C'était la marquise. Julien lui trouva l'air impertinent. La marquise daigna¨ à peine¨ le regarder. Les hommes réunis dans ce salon semblèrent à Julien avoir quelque chose de triste et de contraint.¨ Un joli jeune homme, avec des moustaches, très pâle et très élanceé,¨ entra vers les six heures et demie. Julien comprit que c'était le comte de La Mole. ll le trouva charmant des le premier abord.¨ On se mit à table. Presque en même temps, il aperçut une jeune personne, extrêèmement blonde et fort bien faite, qui vint s'asseoir vis-à-vis¨ de lui. Elle ne lui plut point; cependant, en la regardant attentivement, il pensa qu'il n'avait jamais vu des yeux aussi beaux; mais ils annonçaient une grande froideur d'âme. Du reste, elle ressemblait cruellement à sa mère qui lui déplaisait de plus en plus, et il cessa de la regarder. Julien trouva que le marquis avait l'air de s'ennuyer. Vers le second service, il dit à son fils:
brillant; voulut; presque pas; forcé, peu naturel; un peu maigre; contact; en face
"Norbert, je te demande tes bontés pour M.Julien Sorel, que je viens de prendre à mon état-major"¨
service personnel
Il fallait que le marquis eût parlé du genre d'éducation que Julien avait reçue, car un des convives¨ l'attaquait sur Horace. à partir de cet instant,¨ il fut maître de lui. Il fut trouvé agréable. L'adversaire de Julien était un academien des Inscriptions, qui, par hasard, savait le latin; il trouva en Julien un trés bon humaniste. Dans la chaleur du combat¨ Julien oublia enfin l'ameublement magnifique de la salle à manger, il en vint à exposer sur les poètes latins des idées l'interlocuteur¨ n'avait lues nulle part. En honnète homme, il en fit honneur au jeune secrétaire. Lorsqu'on fut las¨ de parier des poetes, la marquise, qui se faisait une loi¨ d'admirer tout ce qui amusait son mari daigna¨ regarder Julien.
invités; moment; discussion; l'homme à qui il parlait; eut assez; obligation; voulut bien
Le lendemain, de fort bonne heure, Julien faisait des copies de lettres, lorsque le comte Norbert parut dans la bibliothèque; il fut bien aise¨ de rencontrer Julien, dont il avait oublié l'existence .Il fut parfait pour lui; il lui offrit de monter à cheval.
content
"Mon père nous donne congé jusqu'au diner."
Julien comprit ce "nous" et le trouva charmant.
Il croyait monter à cheval supérieurement. Mais, en revenant du bois de Boulogne, au beau milieu de la rue du Bac, il tomba, en voulant éviter¨ brusquement un cabriolet, et se couvrit de boue. Au diner, le marquis, lui demanda des nouvelles de sa promenade; Norbert se hâta de répondre en termes généraux.
prevenir le contact avec
"Monsieur le comte est plein de bontés pour moi, " reprit Julien, "je l'en remercie, et j'en sens tout le prix. Il a daigné eu la bonté de me faire donner le cheval le plus doux et le plus joli mais enfin il ne pouvait pas m'y attacher, et, faute de cete précaution,¨ je suis tombt au beau milieu de cette rue si longue, près du pont."
mesure prévention
Mlle Mathiide essaya en vain¨ de dissimuler¨ un éclat de rire, ensuite son indiscrétion, demanda des détails. Julien s'en tira avec beaucoup de sinmplicité il eut de la grâce sans le savoir. Et il mit tellement les auditeurs à leur aise sur son infortune qu'à la fin du diner, Mlle Mathilde faisait des questions à son frère sur les détails de l'évenement malheureux. Julien osa répondre directement, quoiqu'il ne fût pas interrogé, et tous trois finirent par rire, comme auraient pu faire trois jeunes habitants d'un village au fond d'un bois.
sans succès; cacher
Depuis six semaines, le marquis était retenu chez lui par une attaque de goutte.¨ Mille de la Mole et sa mère étaient à Hyères auprès de la mère de la marquise. Le comte Norbert ne voyait son père que des instants.¨ Ils étaient fort bien l'un pour l'autre, mais ils n'avaient rien à se dire. M. de La Mole, réduit ਠJulien, fut étonné de lui trouver des idées. Il se faissit lire les journaux. Bientôt le jeune secrétaire fut en état¨ de choisir les passages intéressants. M.de La Mole s'inttressa à ce caractère singulier. Une fois que le marquis eut compris le caractère ferme de son protégé, il le chargeait de quelque nouvelle affaire.
rhumatisme; rarement; seui avec; capable
Un iour Julien revenait de la charmante terre de Vililequier, sur les bords de la Seine. ll trouva à l'hôtel la marouise et sa fille, qui arrivaient d'Hyères. Mlle de la Mole le trouva grandi et pali. On voyait qu'il était homme à soutenir son dire.
Il manque de légèreté, mais non pas d'esprit", dit Mile de la Mole à son père. On annonça M.le duc de Retz. Mathilde se sentit saisie¨ d'un baillement irrésistible.¨ Ses yeux si beaux où respirait l'ennui le plus profond et, pis encore, le désespoir de trouver le plaisir, s'arrétèrent Sur Julien Du moins, il n'était pas exactement comme un autre.
prise; très fort
"Monsieur Sorel, " dit-elle, "venez-vous ce soir au bal de M. de Retz?"
Mademoiselle, je n'ai pas eu l'honneur d'être présenté à M. le duc."-"Il a chargé mon frère de vous amener chez lui."
Julien ne répondait pas.
"Venez au bal avec mon frère, " ajouta-t-elle d'un ton fort sec. Julien salua avec respect. Que cette grande fille me dépiaît pensa-t-il en regardant marcher Mlle de la Mole, que sa mère avait appelée.
Le soir, en arrivant au bal, il fut frappé de la magnificence de l'hôtel de Retz. ll arriva, presque timide, dans le premier des salons.
Mlle.de la Mole le cherchait presque des yeux. Chose étonnante, il semblait avoir perdu ce ton de froideur impassible¨ qui lui était si naturel. Il cause¨ avec le comte Altamira, se dit Mathilde. Julien se rapprochait de la place où elle était, toujours causant avec Altamira; elle le regardait fixement Comme il passait près d'elle: "Oui, " disait-il au conte Altamira, Danton était un homme."-"Vous êtes bien jeune!" répondait Altanira. ll n'y a plus de passions véritables au XIX siècle: c'est pour cela que l'on s'ennuie tant en France. On fait les plus grandes cruautés, mais sans cruautté!"
calme; parie;
"Tant pis!" dit Julien; "du moins quand on fait des crimes, faut-il les faire avec plaisir."
"Vous avez raison, " disait Altamira, "on fait tout sans plaisir et sans s’en souvenir, mème les crimes. Vous et moi, à ce diner nous serons les seuls purs de sang, mais je serai méprise¨ et presque haï, comme un monstre sanguinaire¨ et jacobin, et vous, méprisé come homme du peuple, intrus dans la bonne compagnie!"
regardé comme inférieur; cruel
"Rien de plus vrai, " dit Mlle de la Mole. Altamira la regarda étonné; Julien ne daigna¨ pas la regarder. Elle en fut profondément choquée, mais il ne fut plus en son pouvoir d'oublier Julien.
voulut
Le lendemain, en arrivant dans la salle à manger, Julien fut distrait¨ de son humeur par le grand deuil de Mile de La Mole qui le frappa d'autant plus qu'aucune autre personne de la famille n'était en noir. Par bonheur, l'acadétmicien qui savait le latin était à ce dîner. Voilà l'homme qui se moquera le moins de moi, se dit Julien, si, comme je le présume,¨ ma question sur le deuil de Mlle de la Mole est une gaucherie.¨ Il flatta i'académicien de toutes les façons. Après quoi, de l'air le plus indifftérent: "Je suppose, " lui dit-il, "que Mlle de la Mole a hérité de quelque oncle dont elle porte le deuil."
détourné; suppose; maladresse
"Quoi! vous êtes de la maison, " dit l'académicien, "et vous ne Savez pas sa folie?¨ C'est aujourd'hui le 30 avril!" Et l'académicien, ravi¨ de trouver une oreille vierge,¨ raconta longuement à Julien comme quoi, le 30 avril 1574, le plus joli garçon de son siècle, Boniface de la Mole, et Annibal de Coconasso, gentilhonme piémontais, son ani, avaient eu la tête tranchée¨ en place de Grève. La Mole était l'amant adoré de la reine Marguerite de Navarre: et remarquez, ajouta l'académicien, que Mlle de la Mole s ‘appelle Mathilde-Marguerite. La Hole était, en mêne temps, le favori du duc d' Alençon et l'intime ami du roi de Navarre. Le jour du mardi gras¨ de cette année 1574, la cour se trouvait à Saint-Germain avec le pauvre roi Charles IX qui s'en allait mourant. La Mole voulut enlever¨ les princes, ses amis, que la reine Cathtrine de Médicis retenait prisonniers à la cour. Il fit avancer deux cents chevaux sous les murs de Saint-Germain; le duc d'Alençon eut peur et la Mole fut jeté au bourreau.¨ Mais ce qui touche Mlle Mathiide c'est que la reine Marguerite de Navarre, cachée dans une maison de la Place de Grève, osa demander au bourreau la tête de son amant. Et, la nuit suivante, à minuit, elle prit cette tête dans sa voiture et alla l'enterrer elle-même dans une chapelle situte au pied de la colline de Montmartre.”
manie; heureux; peu informée; coupée; du carnaval; faire échapper; exécuté
"Est-ce possible?" s'cria Julien touché.
Il commençait à ne plus prendre pour de la sécheresse de coeur le genre de beauté qui tient à la noblesse du maintien. Il eut de longues conversations avec Mlle de la Mole, qui, quelquefois après dîner, se promenait avec lui dans le jardin. Un jour, elle lui raconta, avec ces yeux brillants de plaisir qui prouvent¨ la sincérité¨ de l'admiration, ce trait d'une jeune ferme du règne de Henri II, qu'eile venait de lire dans les Mémoires de l'Etoile: trouvant son mari infidèle elle le poignarda.¨
montrent; sérieux; tua
L'amour-propre de Julien était flatté. Une personne environnée de tant de respects, et qui, au dire de l'académicien, menait toute la maison, daignait lui parler d'un air qui pouvait presque ressembler à de l'amitié.
Peu à peu ses conversations avec cette jeune fille devinrent plus intéressantes. Il oubliait son triste rôle de plébéien¨ révolté.¨ Il la trouvait savante, et même raisonnable.
homme du peuple; rebelle
Voilà l'immense avantage¨ qu'ils ont sur nous, se dit Julien. Ma vie n'est qu'une suite¨ d'hypocrisies, parce que je n'ai pas mille francs de rente pour acheter du pain.
supériorité; série
A quoi rêvez-vous¨ là, monsieur? lui dit Mathilde
pensez-vous
Julien était las de¨ se mépriser¨ Par orgueil,¨ il dit franchement sa pensée. Il rougit beaucoup en parlant de sa pauvreté à une personne aussi riche. Jamais il n'avait semblé aussi joli à Mathilde.
avait assez; croire inférieur; fierté
À moins d'un mois de là, Julien se promenait, pensif, dans le jardin de l'hôtel¨ de La Mole. Il venait de reconduire jusqu'à la porte du salon Mlle de La Mole, qui prétendait¨ s'être fait mal au pied en courant avec son frère. Elle s'est appuyée sur mon bras d'une façon singulière!¨ se disait Julien. Suis-je un fat, ou serait-il vrai qu'elle a du goût¨ pour moi? Mais non: ou je suis fou, ou elle me fait la cour; plus je me montre froid et respectueux avec elle, plus elle me recherche. Ceci pourrait être un parti-pris,¨ une affectation,¨ mais je vois ses yeux s'animer quand je parais à l'improviste.¨ Mon Dieu qu'elle est belle! Je l'aurai, je m'en irai ensuite, et malheur à qui me troublera dans ma fuite!
palais; disait; étonnante; un faible; préjugé; comédie, pose; de manière imprévue
Cette idée devint l'unique affaire de Julien; il ne pouvait plus penser à rien autre chose.
Mathilde de son côté commença à trouver du plaisir à se promener avec Julien. Elle fut étonnée de son orgueil;¨ elle admira l'adresse de ce petit bourgeois. Il saura se faire évèque, se dit-elle. Une idée l'illumina tout à coup: J'ai le bonheur d'aimer, se dit-elle, avec un transport¨ de joie incroyable. J'aime, j'aime, c'est clair! J'ai beau faire,¨ je n'aurai jamais d'amour pour Croisenois, Caylus, et tutti quanti;¨ ils sont parfaits, trop parfaits peut-étre; enfin ils m'ennuient. Mon petit Julien, au contraire, n'aime agir que seul. Jamais, dans cet être privilégié, la moindre idée de chercher de l'appui et du secours¨ dans les autres! il méprise les autres, c'est pour cela que je ne le méprise pas.
fierté; extase; quoi que je fasse; tous ces autres; de l'aide
Du moment qu'elle eut décidé qu'elle aimait Julien, elle ne s'ennuya plus. Tous les jours, elle se félicitait du parti¨ qu'elle avait pris de se donner une grande passion. Cet amusement a bien des dangers, pensait-elle. Tant mieux! mille fois tant mieux.
de la décision
C'était pendant que ces grandes incertitudes agitaient¨ Mathilde que Julien ne comprenait pas ses longs regards qui s'arrétaient sur lui. Quelque résolu qu'il fût à ne pas être dupe des marques d'intérèt de Mathilde, elles étaient si évidentes de certains jours, et Julien, dont les yeux conmençaient à se dessiller,¨ la trouvait si jolie qu'il en tait quelquefois embarrassé,¨
troublaient; s'ouvrir; troublé
L'adresse et la longanimité¨ de ces jeunes du grand monde finiraient par triompher de mon peu d'expêrience, se dit-il; il faut partir et mettre un terme¨ à tout ceci. Le marquis venait de lui confier¨ l'administration d'une quantité de petites terres et de maisons qu'il possédait dans le bas Languedoc. Un voyage tait nécessaire: M. de la Mole y consentit.avec¨ peine.¨
la patience; une fin; laisser; était d'accord avec cela; difcilement
Il avait fait de son départ un secret, mais Mathilde savait mieux que lui qu'il aliait quitter Paris ie lendemain, et pour longtemps. Elle eut recours ਠun mal de tête fou, qu'augmentait l'air étouffé du salon. Elle se promena beaucoup dans le jardin et poursuivit¨ tellement de ses plaisanteries mordantes¨ Norbert, le marquis de Croisenois, Caylus, de Luz, et quelques autres jeunes gens qui avaient dîné à l'hôtel de La Mole, qu'elle les força de partir. Elle regardait Julien d'une façon étrange. lls étaient restés seuls; la conversation languissait¨ videmment. Non! Julien ne sent rien pour moi, se disait Mathilde, vraiment malheureuse.
employait; pressa; sarcastiques; mourait
Comme il prenait congé d'elle, elle lui serra le bras avec force: Vous recevrez ce soir une lettre de moi, lui dit elle d'une voix tellement altérée,¨ que le son n'en était pas reconnaissable. Cette circonstance toucha¨ sur-le-champ¨ Julien.
changée; émut; immédiatement
Mon père, continua-t-elle, a une juste estime¨ pour les services que vous lui rendez. Il faut ne pas partir demain; trouvez un prétexte.¨ Et elle s'éloigna en courant.
un juste respect; motif imaginaïre
Une heure après, un laquais remit une lettre à Julien; c'était tout simplement une déclaration d'amour.
Enfin moi, s'écria-t-il tout à coup, la passion étant trop forte pour ètre contenue, moi, pauvre paysan, j'ai donc une déclaration d'amour d'une grande dame!
Julien eut un instant délicieux. Il errait à l'aventure¨ dans le jardin, fou de bonheur.
marchait sans but
Plus tard, il monta à son bureau et se fit annoncer chez chez le Marquis de La Mole qui, heureusement, n'était pas sorti. ll lui prouva¨ facilement, en lui montrant quelques papiers marqués arrivés de Normandie, que le soin¨ des procès normands l'obligeait à différer¨ son départ pour le Languedoc. -Je suis bien aise¨ que vous ne partiez pas, lui dit le marquis quand ils eurent fini de parler d'affaires, j'aime à vous voir. Julien sortit; ce mot le gènait. Et moi, je vais séduire¨ Et moi je vais séduire sa fille! rendre impossible peut-être ce mariage avec le marquis de Croisenois. Julien eut l'idée de partir pour le Languedoc, malgré la lettre de Mathilde, malgré l'explication donnée au marquis.Cet éclair de vertu¨ disparut bien vite. Que je suis bon, se dit-il, moi, plébéien, avoir pitié d'une famille de ce rang. Moi, que le duc de Chaulnes appelle un domestique! Ma foi pas si bête; chacun pour soi, dans ce désert d'êgoïsme qu'on appelle la vie. Le plaisir de triompher du marquis de Croisenois vint achever¨ la déroute de ce souvenir de vertu.
dêmontra; intérêt; remettre à plus tard ; heureux; faire perdre son innocence à; idée d'un moment bonté morale; mettre fin à
Quoi! mademoiselle, écrivait-il à Mathilde, c'est mademoiselle de La Mole, qui, par les mains d'Arsène, laquais de son père, fait remettre une lettre trop séduisante à un pauvre charpentier du Jura, sans doute pour se jouer¨ de sa simplicité ..." Le soir, fort tard, Julien eut la malice¨ de faire descendre une malle¨ chez le portier. Cette manoeuvre peut n'avoir aucun résultat, se dit-il, mais si elle réussit, elle me croit parti. Il s'endormit fort gai sur cette plaisanterie, Mathilde ne ferma pas l'oeil.
se moquer; méchanceté; coffre
Le lendemain, de fort grand matin, Julien sortit de l'hôtel sans ètre aperçu, mais il rentra avant huit heures. À peine était-il dans la bibliothèque que Mlle de La Mole parut sur la porte. ll lui remit sa réponse. Il pensait qu'il était de son devoir de lui parler, mais Mlle de La Mole ne voulut pas l'écouter et disparut. Vers les neuf heures, Mlle de La Mole parut sur le seuil de la porte de la bibliothèque, lui jeta une lettre et s'enfuit. Il parait que ceci va être le roman par lettres, dit-il en relevant¨ celle-ci. L'ennemi fait un faux¨ mouvement; moi, je vais faire donner la froideur et la vertu.
ramassanr; fait pour tromper
On¨ lui demandait une réponse décisive, avec une hauteur¨ qui augmenta¨ sa gaîté intérieure et ce fut encore par une plaisanterie qu'il annonça son départ pour le lendemain matin. Cette lettre terminée, Julien remonta chez lui en courant, et rencontra par hasard, dans le grand escalier, la belle Mathilde, qui saisit¨ sa lettre avec une aisance un naturel parfaite et des yeux riants.
la letre; orgueil; fit grandir; prit
A cinq heures, Julien reçut une troisième lettre; elle lui fut lancêe de la porte de la bibliothéque. Mlle de La Mole s'enfuit encore. Quelle manie d'écrire! se dit-il en riant; mais il palit en lisant. ll n'y avait que huit lignes:
"J'ai besoin de vous parler; il faut que je vous parle ce soir; au moment où une heure après minuit sonnera, trouvez-vous dans le jardin. Prenez la grande échelle du jardinier auprès du puits; placez-la contre ma fenêtre et montez chez moi. Il fait clair de lune; n'importe."
Ceci devient sérieux, pensa Julien. C'est clair, on veut me perdre¨ ou se moquer de moi, tout au moins! Julien monta chez lui et se mit ਠfaire sa malle¨ en sifflant. Il était résolu à partir et à ne pas même répondre. Mais cette sage résolution ne lui donnait pas la paix du coeur.¨ Si, par hasard, se dit-il tout à coup, sa malle fermée Mathilde était de bonne foi! Alors, moi, je joue, à ses yeux, le rôle d'un lâche parfait. Si je refuse, je me méprise moi mème dans la suite!
rendre ridicule; commença; coffre; le calme
La cloche sonna; elle fit battre son coeur. Julien avait réellement peur lorsqu'il entra dans la salle à manger. Il regardait tous les domestiques en grande livrée. Il étudiait leur physionomie. Quels sont ceux qu'on a choisis pour l'expédition de cette nuit? se disait-il. Il regarda Mlle de La Mole pour lire dans ses yeux les projets de sa famille; elle était pâle et avait tout à fait une physionomie du moyem-âge. Jamais il ne lui avait trouvé l'air si grand; elle était vraiment belle et imposante. Il en devint presque amoureux. Cette soirée fut affreuse.
Vers les onze heures, la lune se leva; à minuit et demi, elle éclairait en plein la façade de l'hôtel donnant sur le jardin Elle est folle, se disait Julien; comme une heure sonna, il y avait encore de la lumière aux fenêtres du comte Norbert. De sa vie Julien n'avait eu autant peur.
Il alla prendre l'immense échelle, attendit cinq minutes pour laisser le temps à un contre-ordre, et à une heure cinq minutes posa l'échelle contre la fenêtre de Mathilde. Il monta doucement, le pistolet à la main, étonné de ne pas être attaqué. Comme il approchait de la fenêtre, elle s'ouvrit sans bruit:
"Vous voilà, monsieur," lui dit Mathilde avec beaucoup d'êmotion; "Je suis vos mouvements depuis une heure." Julien tait fort embarrassé; il ne savait comment se conduire il n'avait pas d'amour du tout.
"Il faut retirer l'échelle," dit Mathilde; "vous pourriez abaisser¨ l'échelle au moyen d'une corde qu'on attacherait¨ au dernier échelon.¨ J'ai toujours une provision de cordes chez moi."
faire descendre; fixerait; barre
Julien avait attaché la corde au dernier échelon de l'échelle; il la descendait doucement. L'échelle toucha la terre.
"Et comment m'en aller?" dit Julien.
"Vous vous en allez par la porte," dit Mathilde, ravie¨ de cette idée.
très contente
Ah! comme cet homme est digne de tout mon amour! pensa-t-elle.
Julien venait de laisser tomber la corde dans le jardin; Mathilde lui serrait le bras. Il crut ètre saisi par un ennemi et se retourna vivement en tirant¨ un poignard.¨ Elle avait cru entendre ouvrir une fenètre. Ils restèrent immobiles et sans respirer. La lune les éclairait en plein. Le bruit ne se renouvelant pas,il n'y eut plus d'inquiétude¨ Alors,l'embarras¨ recommença; il tait grand des deux parts.
sortant; couteau; alarme; gêne
Mathilde avait horreur¨ de sa position.
aversion
"Qu' avez-vous fait de mes lettres?" dit-elle enfin.
A propos de quoi¨ est-ce que je mentirais? pense Julien, et il lui avoua tous ses soupçcons.¨
pourquoi; idées de trahison
"Voilà donc la cause de la froideur de tes lettres!" s'écria Mathilde, avec l'accent de la folie¨ plus que de la tendresse.¨
délire; amour
Julien ne remarqua pas cette nuance. Ce tutoiement lui fit perdre la tête. Mathilde finit par être pour lui une maîtresse aimable.
À la vérité ces transports étaient un peu voulus. L'amour passionné êtait encore plutôt un modèle qu'on imitait qu' une réalité.
Aucun regret, aucun reproche¨ ne vinrent gâter¨ cette nuit qui sembla singulière¨ plutôt qu'heureuse à Julien. S'il n'y avait rien de tendre¨ dans son âme, c'est que, quelque étrange que ce mot puisse paraître, Mathilde, dans toute sa conduite¨ avec lui, avait accompli¨ un devoir,
mot de critique; rendre désagréable; extraordinaire; amour; attitude; fait
Me serais-je trompée, n'aurais-je pas d'amour pour lui? se dit-elle.
Elle ne parut pas au dîner. Le soir, elle vint un instant¨ au salon, mais ne regarda pas Julien. Le lendemain,le surlendemain, mème froideur de sa part; elle ne le regardait pas, elle ne s'apercevait pas de son existence.
moment
Le troisième jour, comme Mlle de La Mole s'obstinait¨ à ne ne pas le regarder, Julien la suivit après le dîner,et évidemment malgré elle, dans la salle de billard. Rien ne fut plaisant comme le dialogue de ces deux amants. Ils en furent bientôt à se déclarer nettement qu'ils se brouil- laient à jamais.¨
continuait sans se laisser influencer; pour toujours
"Je vous jure un secret éternel, dit Julien; j'ajouterai même que jamais je ne vous adresserai la parole, si votre réputation ne pouvait souffrir de ce changement trop marqué. Il salua avec respect et partit.
Il accomplissait¨ sans trop de peine¨ ce qu'il croyait être un devoir; il était bien loin de se croire fort amoureux de Mlle de La Mole. Sans doute, il ne l'aimait pas, trois jours auparavant. Mais tout changea rapidement dans son âme du moment qu'il se vit à jamais brouillé avec elle. Dans la nuit même qui suivit la déclaration de brouille éternelle¨ Julien failli devenir ,side devint presque fou en étant obligé de s'avouer¨ qu'il aimait Mlle de La Mole.
faisait; effort; durable; avouer
Il se décida à partir pour le Languedoc.
M. de La Mole était sorti. Plus mort que vif, Julien alla l'attendre dans la bibliothèque. Que dévint-il en y trouvant Mile de La Mole ?
Emporté par son malheur Julien eut la faiblesse de lui dire: -Ainsi, vous ne m'aimez plus?
J'ai horreur de m'être livrée¨ au premier venu, dit Mathide, en pleurant de rage contre elle-même.
donnée
Au premier venu, s'écria Julien, et il s'elança¨ sur une vieille épée du moyen âge qui était conservée dans la bibliothèque comme une curiosité. Au moment où il venait de tirer l'épée, avec quelque peine¨ de son fourreau¨ antique, Mathilde, heureuse d'une sensation nouvelle, s'avança fièrement vers lui; ses larmes étaient taries.¨
se jeta; effort; étui; séchées
L'idée du marquis de La Mole, son bienfaiteur, se présenta Vivement à Julien. Je tuerais sa fille! se dit-il, quelle horreur! Il fit un mouvement pour jeter l'épée; certainement pensa-t-il, elle va éclater de rire à la vue de ce mouvement de mélodrame. Il dut ਠcette idée le retour de tout son sang-froid. Il regarda la lame¨ de la vieille épée curieusement, puis il la remit dans le fourreau, et, avec la plus grande tranquillité, la replaça au clou de bronze. Tout ce mouvement, fort lent sur la fin, dura bien une minute; Mlle de La Mole le regardait, étonnée.
c'est grâce à; le fer
J'ai donc été sur le point d'être tuée par mon amant! se disait-elle. Cette idée la transportait dans les plus temps du siècle de Charles IX et de Henri III.
Je vais retomber dans quelque faiblesse pour lui, pensa Mathilde; et elle s'enfuit. Mon Dieu! qu'elle est belle! dit Julien en la voyant courir. Et cependant je suis fou, je le sens; je suis fou!
Mlle de la Mole, ravie,¨ ne songeait¨ qu'au bonheur d'avoir été sur le point d'être tuée. Elle allait jusqu'à se dire: Il est digne¨ d'être mon maître, puisqu'il a êté sur le point de me tuer.
treès heureuse; pensait; de valeur à
Après le diner, Mlle de La Mole, loin de fuir Julien, lui parla et l'engagea¨ en quelque sorte¨ à la suivre au jardin; il obéit. Cette épreuve lui manquait. Mathilde cédait¨ sans trop s'en’douter à l'amour qu'elle reprenait pour lui. Elle trouvait un plaisir extrème à se promener à ses côtés; c'était avec curiosité qu'elle regardait ces mains qui, le matin,avaient saisi l'épêe pour la tuer. Peu à peu, Mathilde se mit à lui parler avec confiance; elle en vint à lui raconter les mouvements d'enthousiasme passagers¨ qu'elle avait eprouvés pour M. de Croisenois, pour M. de Caylus.... "Quoi! pour M. de Caylus aussi!" s'écria Julien;et toute l'amère¨ jalousie d'un amant délaissé éclatait dans ce mot. Mathilde en jugea ainsi, et n'en fut point offensée.¨ Julien était trop malheureux et s'enferma chez lui. Il vit Mathilde se promener longtemps au jardin; quand enfin elle l'eut quitté,il y descendit; il s'approcha d'un rosier où elle a vait pris une fleur,
invita; plus ou moins; capitulait; peu durable; douloureuse; blessée
Plusieurs l'idée du suicide s'offrit à lui. Tombé dans ce dernier abîme¨ de malheur, il regardait la fenètre de la chambre de Mathilde, il vit à travers les persiennes¨ qu'elle éteignait sa lumière; il se figurait¨ cette chambre charmante qu'il avait vue, hélas! une fois en sa vie. Son imagination n'allait pas plus loin. Une heure sonna. Entendre la cloche et se dire: Je vais monter avec l'échelle, ne fut qu'un instant. Ce fut l'éclair du génie. Il courut à l'échelle et la plaça contre la fenêtre de Mathilde.
profondeur; volets; imaginait
Elle va se fâcher, m'accabler de mépris,¨ qu'importe? Je lui donne un baiser, un dernier baiser, je monte chez moi et je me tue.
me faire sentir toute son arrogance
Il frappe à la persienne; après quelques instants Mathilde l'entend, elle veut ouvrir la persienne, l'échelle s'y oppose;¨ Julien donne une violente¨ secousse¨ à l'échelle, et la déplace un peu. Mathilde peut ouvrir la persienne. Il se jette dans la chambre plus mort que vif:
ne le permet pas; très forte; choc
-C'est donc toi, dit-elle en se précipitant¨ dans ses bras ...
jetant
Qui pourra décrire l'excès du bonheur de Julien? Celui de Mathilde fut presque égal.
Elle lui parlait contre elle-même, elle se dénonçait¨ à lui. -Punis-moi de mon orgueil¨ atroce,¨ lui disait-elle, en le serrant dans ses bras de façon à l'étouffer;¨ tu es mon maître, je suis ton esclave, il faut que je te demande pardon à genoux d'avoir voulu me révolter.¨ Elle quittait ses bras pour tomber à ses pieds. Oui,tu es mon maître, lui disait-elle, encore ivre de bonheur et d'amour; règne à jamais¨ sur moi, punis sévêrement ton esclave quand elle voudra se révolter.
s'accusait; arrogance; abominable; gênant la respiration; rebeller; pou toujours
La vertu¨ de Julien fut êgale à son bonheur. ll faut que je descende par l'êchelle, dit-il à Mathilde, quand il vit l'aube¨ du jour paraître. Il la serra encore une fois dans ses bras, se jeta sur l'échelle et se laissa glisser plutôt qu'il ne descendit; en un moment il fut à terre. Il n'oublia point d'effacer¨ l'empreinte¨ que l'échelle avait laissée dans la plate-bande de fleurs exotiques sous la fenêtre de Mathilde. Comme, dans l'obscurité, il promenait¨ sa main sur la terre molle, il sentit tomber quelque chose sur ses mains: c'était tout un côté des cheveux de Mathilde, qu'elle avait coupé et qu'elle lui jetait. Elle était à sa fenêtre,
courage; le debut; faire disparaître; marque; lassait aller
-Voilà ce que t'envoie ta servante, lui dit-elle assez haut, c'est le signe d'une obéissance éternelle. Je renonce ਠl'exercice¨ de ma raison, sois mon maître.
j'abandonne; usage
Rentrer du jardin dans l'hôtel n'était pas chose facile. Il rêussit à forcer la porte d'une cave; parvenu dans la maison il fut obligé d'enfoncer le plus silencieusement possible la porte de sa chambre. Comme le soleil se levait, il tomba dans un profond sommeil.
La cloche du déjeuner eut grand'peine à l'éveiller. Il parut à la salle à manger. Bientôt Mathilde y entra. L'orgueil de Julien eut un moment bien heureux en voyant l'amour qu'éclatait¨ dans les yeux de cette personne si belle et environnée de tant d'hommages.¨ Sous prétexte¨ du peu de temps qu'elle avait eu pour soigner sa coiffure Mathilde avait arrangé ses cheveux de façon à ce que Julien pût apercevoir du premier coup d'oeil toute l'étendue¨ du sacrifice¨ qu'elle avait fait pour lui en les coupant la nuit précédente.
se montrait si clairement; respect; motif; importance; abandon
Vers la fin du repas, il arriva à Mathilde, qui parlait à Julien, de l'appeler: mon maître. Il rougit jusqu'au blanc de ses yeux.
Cette journêe passa comme un éclair. Julien était au comble¨ du bonheur. Dès sept heures du matin, le lendemain,il était installé dans la bibliothèque; il espérait que Mlle de La Mole daignerait¨ y paraître.
maximum; aurait la bonté de
Il ne la vit que bien des heures après, au déjeuner. Elle était ce jour-là coiffée avec le plus grand soin; un art merveilleux s'était chargé de cacher la place des cheveux coupés. Elle regarda une ou deux fois Julien, mais avec des yeux polis et calmes; il n'était plus question de l'appeler: mon maître. L'étonnement de Julien l'empêchait de respirer... Mathilde se reprochait presque tout ce qu'elle avait fait pour lui.
Julien ne comprenait nullement le caractère de la personne singulière¨ que le hasard venait de rendre maîtresse absolue de tout son bonheur.
extraordinaire
Il s'en tint, la journée suivante, à tuer de fatigue lui et son cheval. Il n'essaya plus de s'approcher, le soir, du canapé bleu, auquel Mathilde était fidèle. Il lui semblait qu'une chose apporterait à sa douleur un soulagement¨ infini: ce serait de parler à Mathilde. Mais cependant qu'oserait-il lui dire? C'est à quoi, un matin à sept heures il rêvait profondément, lorsque tout coup il la vit entrer dans la bibliothêque.
adoucissement
Je sais,monsieur,que vous désirez me parier.
-Grand Dieu! qui vous l'a dit?
-Je le sais, que vous importe? Si vous manquez d'honneur vous pouvez me perdre¨ ou du moins le tenter;¨ mais ce danger, que je ne crois pas réel, ne m'empèchera certainement pas d'être sincère. Je ne vous aime plus, monsieur; mon imagination folle m'a trompée.
faire perdre ma réputation; essayer
En un instant, Mlle de La Mole arriva au point de l'accabler des marques de mépris les plus excessives. Elle trouvait un plaisir d'orgueil délicieux à punir ainsi elle et lui de l'adoration¨ qu'elle avait sentie quelques jours auparavant. Lorsque Julien put sortir de la bibliothèque, il était tellement étonné qu'il en sentait moins son malheur. Eh bien! elle ne m'aime plus, se répétait-il, en se pariant tout haut, comme pour s'apprendre sa position. Il paraît qu'elle m'a aimé huit ou dix jours, et moi je l'aimerai toute la vie. Est-il possible, elle n'était rien, rien pour mon coeur, il y a si peu de jours!
passion
Les jouissances¨ d'orgueil inondaient¨ le coeur de Mathilde; elle avait donc pu rompre à tout jamais!¨ Triompher si complètement d'un penchant¨ si puissant¨ la rendrait parfaiterent heureuse.
plaisirs; remplissaient; pour toujours; passion; forte
Ce jour-ià, après le déjeuner, le marquis chiffonnait¨ avec humeur "La Quotidienne!; son oeii était brillant.
en faisait une boule et jeta
-Parlons un peu de votre mêmoire, dit-il à Julien; on dit qu'elle est prodigieuse¨ Pourriez-vous apprendre par coeur quatre pages et aller les réciter à Londres? Mais sans changer un mot!..
miraculeuse
-Ce nunéro de "La Quotidienne" n'est peut-être pas fort amusant; mais,si monsieur le marquis le permet, demain matin j'aurai l'honneur de le lui réciter tout entier.
-Quoi!rmème les annonces?
-Fort exactement, et sans qu'il y manque un mot.
-M'en donez-vous votre parole? reprit le marquis avec une gravité soudaine
-Oui, monsieur; la crainte d'y manquer pourrait seule troubler ma mémoire.
-C'est que j'ai oublié de vous faire cette question hier; je ne vous demande pas votre serment¨ de ne jamais répéter ce que vous aliez entendre; je vous connais trop pour vous faire cette injure.¨ J'ai répondu de¨ vous, je vais vous mener dans un salon où se réuniront douze personnes; vous tiendrez note de ce que chacun dira. Vous reviendrez ici avec moi, nous rêéduirons¨ ces vingt pages à quatre, ce sont ces quatre pages que vous me réêciterez demain matin, au lieu de tout le numéro de "La Quotidienne". Vous partirez aussitôt après: il faudra courir la poste¨ comme un jeune homme qui voyage pour ses plaisirs. Votre but sera de n'être remarqué de personne. Vous arriverez auprès d'un grand personnage. Là, il vous faudra plus d'adresse.¨ Il s'agit de¨ tromper tout ce qui l'entoure; car, parmi ses secrétaires, parmi ses donestiques, il y a des gens vendus à nos ennemis et qui guettent¨ nos agents au passage pour les intercepter. Vous aurez une lettre de recommandation insignifiante.¨ Au moment où son Excellence vous regardera, vous tirerez ma montre que voici et que je vous prête pour le voyage. Ce qui vous empèchera de vous ennuyer le long du voyage, c'est qu'entre Paris et la résidence du ministre, il y a des gens qui ne demanderaient pas mieux que de tirer un coup de fusil à M. l'abbé Sorel. Courez sur-le-champ¨ acheter un habiliement complet, reprit le marquis. Mettez-vous à la mode d'il y a deux ans. Il faut ce soir que vous ayez l'air peu soigné.
promesse absolue; offense; je me suis porté garant; résumerons; voyager vite; finesse; il faut; espionnent; peu importante; immédiatement
Une heure après, Julien était dans antichambre du marquis avec une tournure¨ de subalterne.¨ -Montons en voiture, dit le marquis. Ils arrivèrent dans un grand salon d'assez triste apparence. Le maître de la maison était un homme énorme, dont le nom ne fut point prononcé. Sur un signe du marquis, Julien était resté au bas bout de la table. Il compta de l'oeil sept interlocuteurs,¨ mais Julien ne les apercevait que par le dos. Un laquais entra précipitamment en disant: M. le duc de ...
apparence; domestique; personnes en la conversation
-Taisez-vous, vous n'êtes qu'un sot, dit le duc en entrant.
Ce duc était un homme de cinquante ans. Son arrivée détermina l'ouverture de la séance. Julien fut vivement interrompu dans ses observations par la voix de M. de La Mole.
-Je vous présente l'abbé Sorel, disait le marquis; il est doué d'une mémoire étonnante. Ce ne fut qu'a trois heures du matin que Julien sortit avec M. de La Mole.
La note secrète que le marquis rédigea d'après le grand procès-verbal de vingt-six pages, écrit par Julien, ne fut prête qu'à quatre heures trois quarts. Le lendemain le marquis conduisit Julien à un château isolé assez éloigné de Paris. On lui remit¨ un passeport qui portait un nom supposé¨ mais indiquait enfin le véritable but du voyage. Il monta seul dans une calèche.¨ Le voyage fut rapide et fort triste. Dans un village à quel-ques lieues au-dela de¨ Metz, le maître de poste vint lui dire qu'il n'y avait pas de chevaux. Il était dix heures du soir; Julien fort contrarié demanda à souper. Il se promena fâché; devant la porte, et insensiblement, sans qu'il y parut, passa dans la cour des écuries.¨ Il n'y vit pas de chevaux. l'air de cet homme était pourtant singulier,¨ se disait Julien; son oeil grossier m'examinait.
donna; imaginaire; voiture à cheval; après; bâtiment pour les chevaux; étrange
Il fallut souper et se coucher. Julien était encore dans le premier sommeil, quand il fut réveillé en-sursaut¨ par la voix de deux personnes qui parlaient dans sa chambre sans trop se gêner. Il reconnut le maître de poste, armé d'une lanterne. La lumière était dirigé vers le coffre de la calèche que Julien avait fait monter dans sa chambre.
tout à coup
À côté du maître de poste était un homme qui fouillait tranquillement dans le coffre ouvert. Julien ne distinguait que les manches de son habit, qui étaient noirs.
-Ne craignez pas qu'il se réveille, monsieur le curé, disait le maître de poste. Le vin était de celui que vous avez préparé vous-meme.
-Je ne trouve aucune trace de papiers, répondait le curé. Beaucoup de linge, d' essences, de pommades, de futilités; c'est un jeune du siècle, occupé de ses plaisirs.
Le curé et son acolyte sortirent. Un quart d'heure après Julien partit et arriva sans autre incident auprès du grand personnage. Il perdit toute une matinée à solliciter¨ en vain¨ une audience. Par bonheur, vers les quatre heures, le duc voulait prendre l'air.¨ Julien le vit sortir à pied, il n'hésita pas à l'approcher-et à lui demander 'laumone.¨ Arrivé à deux pas du grand personnage, il tira la montre du marquis de la Mole et la montra avec affectation.¨
demander; sans succes; se promener; de l'argent; avec une certaine pose
-Suivez-moi de loin, lui dit-on sans le regarder. À un quart de lieue de là, le duc entra brusquement dans un petit Café-hauss. Ce fut dans une chambre de cette auberge que Julien eut l'honneur de réciter au duc ses quatre pages. Le prince prit des notes.
-Gagnez¨ à pied la poste voisine. Abandonnez¨ ici vos effets¨ et votre calèche. Allez à Strasbourg comme vous pourrez, et le vingt-deux du mois trouvez-vous à midi et demi dans ce même café-hauss. N'en sortez que dans une demi-heure. Silence!
allez; laissez; affaires
Telles furent les seules paroles que Julien entendit. Elles suffirent¨ pourle pénétrer¨ de la plus haute admiration. Forcé de passer huit jours à Strasbourg, Julien cherchait à se distraire. Etait-il donc amoureux? Il n'en savait riene; il trouvait seulement dans son âme bourrelée¨ Mathilde maitresse absolue de son bonheur comme de son imagination. Mathilde avait tout absorbé; il la trouvait partout dans l'avenir. La solitude absolue augmentait¨ l'empire¨ de cette noire imagination.
furent assez; remplir; troublée; rendait plus grand; pouvoir
Mais son devoir le rappelait auprès du grand personnage. Il reçut la réponse à la note secrète qu'il avait apportée et courut vers Paris. À peine de retour à Paris, et au sortir du cabinet du marquis de La Mole, qui parut fort déconcerté¨ des dépêches¨ qu'on lui présentait, notre héros s'habilla avec beaucoup de soin. On se mit à table. Enfin parut Mlle de La Mole, toujours fidèle à son habitude de se faire attendre. Elle rougit beaucoup en voyant Julien; on ne lui avait pas dit son arrivée. Julien se disait à chaque instant: Je ne dois pas trop regarder Mlle de la Mole, mais mes regards non plus ne doivent point la fuir. Il faut paraître ce que j'étais réellement huit jours avant mon malheur...
troublé; message
Sur les huit heures, on annonça Mme la maréchale de Fervaques. Julien s'établit auprès de la maréchale. Suivant toutes les règles de l'art, Mme de Fervaques fut pour lui l' objet de l'admiration la plus ébahié. Il se força à ne presque pas penser à Mlle de La Mole. Mathilde l'avait presque oublié pendant son voyage. Toutes les idées de Mlle de La Mole changèrent en voyant Julien.
Au vrai, c'est là mon mari, se dit-elle.
Elle s'attendait à des airs de malheur de la part de Julien; elle préparait ses réponses; car,sans doute, au sortir du dîner, il essayerait de lui adresser quelques mots. Loin de là, il resta ferme au salon, ses regards ne se tournèrent même pas vers le jardin. Dieu sait avec quelle peine!¨
quel effort
Il vaut mieux avoir tout de suite cette explication, pensa Mlle de La Mole; elle alla seule au jardin, Julien n'y parut pas. Mathilde vint se promener près des portes-fenêtres du salon; elle le vit fort occupé à décrire à Mme de Fervaques les vieux châteaux des bords du Rhin.
L'effort qu'il s'imposait pour paraître guéri aux yeux de Mathilde absorbait toutes les forces de son âme. Mais au total, sa vie était moins affreuse que lorsque ses journées se passaient dans l'inaction. Pourtant ce n'était qu'à force-de-caractère¨ et de raisonnement qu'il parvenait¨ à se maintenir un peu au-dessus du désespoir. Chaque jour il réussissait; voyait Mathilde au déjeuner et à diner. D'après les lettres que lui dictait M. de la Mole, il la savait à la veille¨ d'épouser M. de Croisenois. Un matin, le portier lui apportait dans la bibliothèque une lettre de la maréchale; Mathilde rencontra cet homme, vit la lettre. Elle entra dans la bibliothèque comme le portier en sortait; la lettre était encore sur le bord de la table.
par la volonté; réussissait; peu de jours avant
-Voilà ce que je ne puis souffrir,¨ s'écria Mathilde en s'ermparant de¨ la lettre; vous m'oubliez tout à fait, moi qui suis votre épouse. Votre conduite est affreuse, monsieur¨
supporter; prenant; manière de faire
À ces mots, son orgueil, étonné de l'effroyable inconvenance de sa démarche,¨ la suffoqua;¨ elle fondit¨ en larmes, et bientôt parut à Julien hors'd'état¨ de respirer. Surpris, Julien ne distinguait¨ pas bien tout ce que cette scène avait d'admirable et d'heureux pour lui. Il aida Mathilde à s' asseoir; elle s abandonnait presque dans ses bras. Je ne dois pas même me permettre de presser contre mon coeur ce corps soupler et charmant,i ou elle me méprise et me maltraite. Quel affreux¨ caractère!
manière de faire; lui coupa le souffle; éclate; incapable; voyait; abominable
Et, en maudissant le caractère de Mathilde, il l'en aimait cent fois plus; il lui semblait avoir dans ses bras une reine.
L'impassible¨ froideur de Julien redoubla le malheur d'orgueil qui déchirait l'âme de Mlle de La Mole. -Ah! pardon, mon ami, dit-elle en se jetant à ses genoux, méprise-moi si tu veux, mais aime-moi, je ne puis plus vivre privée de¨ ton amour. Et elle tomba tout à fait évanouie.¨
insensible; sans; sans connaissance
La voilà donc, cette orgueilleuse, à mes pieds! se dit Julien.
Au milieu de tous ces grands mouvements, Julien était plus étonné qu'heureux. Il releva Mathilde, et sans mot dire la replaça sur le divan.
-Répondez-moi, du moins, dit enfin Mathilde du ton de voix le plus suppliant¨ Mme de Fervaquès m'a donc enlevé¨ votre coeur...
soumis; pris
-A défaut de tout autre sentiment, la reconnaissance¨ suffirait pour m'attacher¨ à la maréchale, elle m'a montré de l'indulgences¨ elle m'a consolé¨ quand on me méprisait... Je puis ne pas avoir une foi¨ illimitée en de certaines apparences extrémement flatteuses sans doute, mais peut-être aussi bien peu durables.
sentiment d'être obligé; lier; bontés; aid; confiance
-Ah! grand Dieu! s'écria Mathilde.
-Eh bien! quelle garantie me donnerez-vous? reprit Julien.
-L'excès de mon amour et de mon malheur si vous ne m'aimez plus, lui dit-elle en lui prenant les mains en se tournant vers lui.
Il allait céder.¨ Un mot imprudent, se dit-il, et je fais recommencer cette longue suite de journées passées dans le désespoir. Il retira ses mains que Mathilde pressait dans les siennes et, avec un respect marqué s'éloigna un peu d' elle. Il ajouta: -Mademoiselle de La Mole daignera¨ me permettre de réfléchir sur tout ceci.
était sur le point de se rendre; voudra bien
Il s' éloigna rapidement et quitta la bibliothèque; elle l'entendit refermer successivement toutes les portes.
Le monstre n' est point troublé, se dit-elle...
Mais que dis-je, Monstre! Il est sage, prudent, bon; c'est moi qui ai eu plus de torts¨ qul on n'en pourrait imaginer.
est plus à critiquer
Cette maniere de voir dura. Mathilde fut presque heureuse ce jour-là, car elle fut toute à l'amour.
Julien savait bien que le lendemain, dès huit heures du matin, Mathilde serait a la bibliothèque; il n'y parut qu'à neuf heures, brûlant d'amour, mais sa tete dominant son coeur. Il la trouva pâle, calme assise sur le divan, mais hors d'état¨ apparemment de faire un seul mouvement. Elle lui tendit la main: -Ami, je t'ai offensé,¨ il est vrai; tu peux être fâché contre moi...
incapable; blessé dans son orgueil
Julien ne s'attendait pas à ce ton si simple. Il fut sur le point de se trahir.¨
montrer ses sentiments
-Vous voulez des garanties mon ami, ajouta-t-elle, après un silence qu'elle avait espéré voir rompre; il est juste. Enlevez-moi, partons pour Londres... Je serai perdue, à jamais déshonorée... Elle eut le courage de retirer sa main à Julien pour s'en couvrir les yeux.
-Eh bien! déshonorez-moi, dit-elle enfin avec un soupir, c' est une garantie.
Julien l'embrassa, mais à l'instant la main de fer du devoir saisit son coeur. Si elle voit combien je l'adore, je la perds. Ce jour-là et les suivants, il sut cacher l' excès de sa félicité.
Julien ne-s'abandonnait à l'excès de son bonheur que dans les instants où Mathilde ne pouvait en lire le expression dans ses yeux. Il s'acquittait avec exactitude du devoir de lui dire de temps à autre quelque mot dur. Quand la douceur de Mathilde, qu'il observait avec étonnement et l'excès de son dévouement¨ étaient sur le point de lui ôter¨ tout empire¨ sur lui-méme, il avait le courage de la quitter brusquement.
fidèle amour; enlever; contrôle
Pour la première fois Mathilde aima.
Elle se trouva enceinte¨ et l'apprit¨
aller avoir un enfant; dit avec joie à Julien.
-Maintenant douterez-vous de moi? N'est-ce pas une garantie? Je suis votre épouse¨ à jamais.
femme
Cette annonce frappa Julien d'un étonnement profond. Il fut sur le point d'oublier le principe de sa conduite.
-Je veux écrire à mon père, lui dit un jour Mathilde; c'est plus qu'un père pour moi; c'est un ami.
-Grand Dieu! qu' allez-vous faire? dit Julien effrayé.
-Mon devoir, répondit-elle avec des yeux brillants de joi. Elle se trouvait plus magnanime¨ que son amant.
généreuse, noble
-Mais il me chassera avec ignominie.¨
déshonneur
-C' est son droit ,il faut le respecter .
Je vous donnerai le bras et nous sortirons par la port cochère¨ en plein midi.
(en générela pour les serviteurs)
A minuit, en rentrant, le marquis trouva une lettre. Il l'ouvrit lui-même:
MON PÈRE,
Tous les liens sociaux sont rompus entre nous, il ne reste plus que ceux de la nature. Après mon mari, vous êtes et vous serez toujours l'être qui me sera le plus cher . Si votre amitié peut m'accorder¨ une petite pension, j'irai m'établir¨ où vous voudrez, en Suisse, par exemple, avec mon mari. Son nom est tellement obscur que personne ne reconnaîtra votre fille dans Mme Sorel. Je redoute¨ pour Julien votre colère, si juste en apparence. Je ne serai pas duchesse, mon père; mais je le savais en l'aimant: car c'est moi qui l'ai aimé la première, c'est moi qui l'a séduit. Ma faute est irréparable. Si vous l' exigez,¨ vous ne le verrez point, mais j'irai le rejoindre¨ où il voudra. C'est son droit, c'est mon devoir; il est le père de mon enfant...
donner; installer; j'ai peur; voulez absolument; retrouver
Que faire? se disait Julien pendant que M. de La Mole lisait la lettre, ce que je lui dois est immense.
Julien fut brusquement interrompu par le vieux valet de chambre de M. de La Mole.
Le marquis vous demande à l'instant, vétu ou non vétu.
Julien trouva le marquis furieux: pour la première fois de sa vie, peut-être ce seigneur fut de mauvais ton; il accabla¨ Julien de toutes les injures¨ qui lui vinrent à la bouche.
bombarda; offenses
-Monstre! s'écria le marquis ,. le jour où vous l'avez trouvé aimable, vous deviez fuir. -Je l'ai tenté;¨ alors, je vous demandai de partir pour le Languedoc
essayé
-Il fallait fuir, monsieur.
Votre devoir était de fuir. Vous êtes le dernier des hommes...
Julien s'approcha de la table et écrivit: "Depuis longtemps la vie m' est insupportable, j'y mets un terme:¨ Je prie monsieur le marquis d' agréer¨ mes excuses de l' embarras que ma mort dans son hôtel peut causer.
fin; accepter
-Que monsieur le marquis daigne¨ parcourir¨ Il est une heure du matin, je vais me promener au jardin, vers¨ le mur du fond.
veut bien; lire ce papier. Tu-ez-moi, dit Julien, ou faites-moi tuer par votre valet de chambre.; dans la direction de
-Allez à tous les diables, lui cria le marquis comme il s' en allait.
Mathilde avait vu son père vers les sept heures. Il lui avait montré la lettre de Julien; elle tremblait¨ qu'il n'eut trouve noble de mettre fin à sa vie.
(à l'idée)
-S'il est mort, je mourrai, dit-elle à son père. C'est vous qui serez la cause de ma mort ... Vous vous en réjouirez¨ peut être... Mais je le jure à ses mânes¨ d'abord je prendrai le deuil, et serai publiquement "madame veuve Sorel".
y trouverez du plaisir; sa mémoire
Son amour allait jusqu'a la folie. A son tour, M. de La Mole fut interdit.¨ Il commença à voir les événements avec quelque raison. Au déjeuner, Mathilde ne parut point. Le marquis fut délivré d'un poids¨ immense, et surtout flatté, quand il s'aperçut qu'elle n'avait rien dit à sa mère. Quand Julien descendit de cheval, Mathilde le fit appeler et se jeta dans ses bras presque à la vue de sa femme de chambre. Julien de fut pas très reconnaissant de ce transport;¨ Mathilde, les larmes aux yeux, lui apprit qu'elle avait vu sa lettre de suicide.
perplexe; charge pénible; élan
-Mon père peut se raviser;¨ faites-moi le plaisir de partir à l'instant¨ pour Villequier-Adieu! fuis!
changer d'opinion; immédiatement
Julien obéit.
Mathilde résista avec fermeté à tous les projets "prudents" de son pére. Elle ne voulut jamais établir la négociation¨ sur d'autres bases que celles-ci: Elle serait madame Sorel, et vivrait pauvrement avec son mari en Suisse, ou chez son père à Paris. Elle repoussait¨ bien loin la proposition d'un accouchement¨ clandestin.
baser les discussions; rejetait; mise au monde d'un enfant
--Alors commencerait pour moi la possibilité de la calomnie¨ et du déshonneur. Deux mois après le mariage, j'irai voyager avec mon mari, il nous sera facile de supposer que mon fils est né à une époque convenable.¨ D'abord accueillie¨ par des transports¨ de colère, cette fermeté finit par donner des doutes au marquis. Dans un mouvement d'attendrissement -Tiens! dit-il à sa fille, voilà une inscription¨ de dix mille livres¨ de rentes; envoie-la à ton Julien, et qu'il me mette bien vite dans l'impossibilité de la reprendre.
misance; décente; reçcue; mouvements; papier de valeur; (monaie)
Pour obéir à Mathilde dont il connaissait l'amour pour le commandement, Julien avait fait quarante lieues inutiles: il était à Villiquier, réglant les comptes des fermiers. Il était ivre d'ambition. Il ne pensait qu'à la gloire et à son fils.
Ce fut au milieu des transports de l'ambition la plus effrénée¨ qu'il fut surpris par un jeune valet de pied de l'hôtel de la Mole, qui arrivait en courrier.
excessive
"Tout est perdu, lui écrivait Mathilde; accourez¨ le plus vi-te possible. À peine arrivé, attendez-mq dans un fiacre;¨ près de la petite porte du jardin, au numero ... de la rue ... J'irai vous parler; peut-être pourrai-je vous introduire dans le jardin. Tout est perdu, et, je le crains, sans ressource;¨ comptez sur moi, vous me trouverez dévouée¨ et ferme dans l'adversité; Je vous aime."
venez; voiture à cheval; réparation; fièle
Julien se jeta dans une chaise de poste,¨ et ce fut avec une rapiditt presque incroyable qu'il arriva au lieu indiqué. La porte s'ouvrit et à l'instant Mathilde oubliant tout respect humain, se prtcipita"dans ses bras.
diligence
-Tout est perdu; mon père, craignant mes larmes, est parti dans la nuit de jeudi. Pour où? Personne ne le sait. Voici sa lettre; lisez. Et elle monta dans le fiacre avec Julien.
"Je pouvais tout pardonner, excepté¨ le projet de vous séduire parce que vous êtes riche. Voilà, malheureuse fille, l'affreuse vérité. Lisez la lettre que je reçois en réponse aux renseignements que j'avais demands. L'impudent¨ m'avait engagé¨ lui-même à écrire à Mme de Rénal."
mais pas; le cynique; conseillé
-Où est la lettre de Mme de Rénal? dit froidement Julien.
-La voici. Je n'ai voulu te la montrer qu'après que tu aurais été préparé.
LETTRE
"Ce que je dois à la cause sacrée de la religion et de la morale m'oblige, monsieur, à la démarche¨ pénible que je viens d'accomplir¨ auprés de vous. La douleur¨ que j'éprouve¨ doit être surmontée par le sentiment du devoir. Il n'est que trop vrai, monsieur, la conduite de la personne au sujet de laquelle¨ vous me demandez toute la vérité a pu sembler inexplicable ou même honnéte. Mais cette conduite, que vous désirez connaitre, a été dans le fait extrêmement condamnable¨ et plus que je ne puis le dire. Pauvre et avide¨ c'est à l'aide de l'hycocrisie la plus consommée¨ et par la aime séduction d'une femme faible et malheureuse que cet homme a cherché à se faire un état¨ et à devenir quelque chose. Il laisse après lui le malheur et des regrets éternels." etc.
action; faire; tristesse; j'ai; sur qui; à rejeter; qui aime l'argent; parfaite; une carrière
Cette lettre était bien de la main de Mme de Rénal.
-Je ne puis blâmer M. de La Mole, dit Julien aprés l'avoir finie; il est juste et prudent. Quel père voudrait donner sa fille à un tel homme! Adieu! Julien sauta au bas du fiacre et courut à sa chaise de poste arrêtée au bout de la rue. Mathilde, qu'il semblait avoir oublite, fit quelques pas pour le suivre; mais les regards des marchands qui s'avançaient sur la porte de leurs boutiques, et desquels elle était connue, la forcèrent à rentrer précipitamment au jardin.
Julien était parti pour Verrières. Il arriva un dimanche matin. Il entra chez l'armurier¨ du pays. Il voulait une paire de pistolets. L'armurier, sur sa demande, chargea les pistolets.
marchand d' armes
Les "trois coups" sonnaient; c'est un signal bien connu dans les villages de France,et qui annonce le commencement immédiat de la messe.
Julien entra dans l'église neuve de Verrières et se trouva à quelques pas derrière le banc de Mme de Rénal. Il lui semblait qu'elle priait avec ferveur.¨ La vue de cette femme qui l'avait tant aimé fit trembler le bras de Julien. Il tira sur elle un coup de pistolet et la manqua; il tira un second, elle tomba.
élan, feu
Julien resta immobile, il ne voyait plus. Quand il revint un peu à lui, il aperçut les fidéles,¨ qui s'enfuyaient de l' église; le prêtre avait ouitté l'autel. Julien se mit ਠsuivre d'un pas assez lent quelques femmes qui s'en allaient en criant. Une femme qui voulait fuir plus vite que les autres le poussa rudement, il tomba. Ses pieds s'étaient embarrassés¨ dans une chaise renversée par la foule; en se relevant, il se sentit le cou serré; c'était un gendarme en grande tenue qui l'arrétait. Machinalement Julien voulut avoir recours ਠses petits pistolets, mais un second gendarme s'emparait de¨ ses bras. Il fut conduit à la prison.
croyants; commençca; pris; prendre; prenait
Mme de Rénal n' était pas blessée mortellement. La première balle avait perçé¨ son chapeau; comme elle se retournait, le second coup était parti. La balle l'avait frappée à l' épaule et, chose étonnante, avait été renvoyée par l'os de l'épaule, que pourtant elle cassa, contre un pilier gothique, dont elle détacha un énorme éclat¨ de pierre. Quand, après un pansement grave et douloureux, le chirurgien dit à Mme de Rénal: Je réponds de¨ votre vie comme de la mienne, elle fut profondément affligée.¨ Depuis longtemps, elle désirait sincérement¨ la mort. La lettre qui lui avait été imposée par son confesseur actuel et qu'elle avait écrite à M. de La Mole avait donné le dernier coup a cet être affaibli par un malheur trop constant. Ce malheur était l'absence de Julien; elle l'appelait, elle, le "remords".¨
fait un trou dans; moreau; garantis; attristée; sérieusement; la honte d'avoir fait des fautes
Mourir ainsi, mais non de ma main, ce n'est point un péché.¨ pensait Mme de Rênal. Dieu me pardonnera peut-être de me réjouir de ma mort. Elle n'osait ajouter: Et mourir de la main de Julien, c'est le comble¨ des félicités.¨
faute; maximum; bonheur
Un juge parut dans la prison.
-J'ai donné la mort¨ avec pré-méditation, lui dit Julien; j'ai acheté et fait charger les pistolets, chez un tel, l'armurier. L'articie 1342 du Code pénal est clair, je mérite la mort, et je l'attends. Epargne-moi¨ votre présence. Il me reste un ennuyeux devoir à remplir, pensa Julien,il faut écrire à Mlle de La Mole.
tué; dispensez-moi de
"Je me suis vengé, lui disait-il. Je mourrai dans deux mois. La vengeance a été atroce¨ comme la douleur d'être séparé de vous. De ce moment, je m'interdis d'écrire et de prononcer votre nom. Ne parlez jamais de moi, même à mon fils. Un an après ma mort, épousez¨ Monsieur de Croisenois: je vous l'ordonne comme votre époux.¨ Ne m'écrivez point, je ne répondrai pas.
monstuese; mariez vous avec; mari
J.S."
Ce fut après avoir fait partir cette lettre que, pour la première fois, Julien fut très malheureux. Chacune des espérances de l'ambition dut être arrachée¨ successivement de son coeur par ce mot: Je mourrai. La mort, en elle-même, n'était pas "horrible" à ses yeux. Quoi donc! se disait-il, si dans soixante jours je devais me battre en duel avec un homme très fort sur les armes, est-ce que j'aurais la faiblesse d'y penser sans cesse, et la terreur dans l'âme? Après ce raisonnement, qui au bout d'une minute lui sembla évident:Je n'ai plus rien à faire sur la terre, se dit Julien, et il s'endormit profondément. Vers les neuf heures du soir, le geôlier¨ le réveilla en lui apportant à sôuper.
tirée; gardien
-Que dit-on dans Verrières?
-Monsieur Julien sera bien content si je lui apprends que Mme de Rénal va mieux.
-Quoi!elle n'est pas mortes'écria Julien hors de lui.
-Quoi !vous ne saviez rien! dit le geôlier d'un air stupide.
À mesure que le récit¨ de cet homme prouvait¨ à Julien que la blessure de Mme de Rénal n'était pas mortelle,il se sentait gagné¨ par les larmes. Seulement alors, Julien commença à se repentir¨ du crime commis.¨
histoire; dmontrait; pris; sentir coupable; fait
Ainsi elle vivra! se disait-il. Elle vivra pour me pardonner et pour m'aimer ... Le lendemain Fouqué arriva; cet homme simple et bon était éperdu¨ de douleur. Son unique idée, s'il en avait, était de vendre tout son bien pour séduire¨ le geôlier et faire sauver Julien. Il lui parla longuement de l'évasion.¨ Cette vue du "sublime" rendit a Julien toute la force.
tr troublé; acheter; la fuite
Les portes du donjon¨ s'ouvrirent de fort bonne heure le lendemain, Julien fut réveillé en sursaut. Ah! bon Dieu! pensa-t-il,voilà mon père. Quelle scène désagréable! Au même instant, une femme vêtue en paysanne se précipita¨ dans ses bras, il eut peine à la reconnaître. C'était Mlle de La Mole.
tour de la prison; jeta
-Méchant, je n'ai su que par ta lettre où tu étais. Ce que tu appelles ton crime, et qui n'est qu'une noble vengeance qui me montre toute la hauteur du coeur qui bat dans cette poitrine, je ne l'ai su qu'à Verrières.
Après ces premiers transports¨ et lorsqu'elle se fut rassasiée du bonheur de voir Julien, une curiosité vive s'empara¨ tout à coup de son àme. Elle examinait son amant, qu'elle trouva bien au-dessus de ce qu'elle s'était imaginé.¨ Boniface de La Mole lui semblait ressuscité¨ mais plus héroique. Mathilde vit les premiers avocats du pays. Elle arriva rapidement â cette idée qu'en fait de choses douteuses et d'une haute portée¨ tout dépendait â Besançon de M. l'abbé de Frilair. Après huit jours de sollicitations¨ elle obtint une audience. Il ne fallut que quelques instants à M. de Frilair pour amener Mathilde à lui avouer¨ qu'elle était la fille de son puissant adversaire,¨ le marquis de La Mole. Quel parti¨ puis-je tirer de ces étranges confidences? se disait-il. Me voici tout d'un coup en relation intime avec une amie de la célébre maréchale de Fervaques, nièce toute-puissante de Mgr. l' évêque de ...,par qui l'on est¨ évêque de France. Ce que je regardais comme reculé¨ dans l'avenir se présente à l'improviste! ceci peut me conduire au but de tous mes voeux.¨
extases; entre dans; avait pensé; vivant de nouveau; importance; demandes; confesser; rival; profit; (peut devenir); éloigné; désirs
Mlle de La Mole le vit presque à ses pieds, ambitieux et vif. Tout s'éclaircit, pensa-t-elle, rien ne sera impossible ici. L'abbé de Frilair fit entendre à Mathilde qu'il pouvait disposer à son gré¨ du ministère public chargé de soutenir l'accusation de Julien.
sa volonté
Après que le sort aurait désigné les trente-six jurés de la session, il ferait une démarche¨ directe et personnelle envers trente jurés au moins.
intervention
Julien se trouvait peu digne de tant de dévouement;¨ à vrai dire, il était fatigué d'héroisme. Il est singulier¨ se disait Julien, un jour que Mathilde sortait de sa prison, qu'une passion vive et dont je suis l'objet me laisse tellement insensible! Et je l'adorais il y a deux mois! J'avais bien lu que l'approche de la mort désintéresse de tout; mais il est affreux¨ de se sentir ingrat et de ne pouvoir se changer. Je suis donc un égoiste? Il se faisait à ce sujet les reproches les plus humiliants. L'ambition était morte en son coeur, une autre passion y était sortie de ses cendres, il l'appelait le remords¨ d'avoir assassiné Mme de Rénal. Dans le fait, il en était éperdument¨ amoureux.
loyalisme; curieux; abominable; regrets; follement
Pendant que l'âme de Julien était presque toujours tout entière dans le pays des idées, Mathilde, occupée des choses réelles, avait su avancer à un tel point l'intimité de la correspondance directe entre Mme de Fervaques et M. de Frilair que dtjà le grand mot "évêché" avait été prononcé. Ce fut avec plaisir que, le lendemain, parmi les noms sortis de l'urne, M.deFrilair trouva les cinq congréganistes de Besançon, et parmi les étrangers à la ville, les noms de MM. Valenod, de Moirod, de Cholin.
-Je réponds¨ d'abord de ces huit jurés-ci, dit-il à Mathilde. Enfin parut le jour tellement redouté¨ de Mme de Rénal et de Mathilde. Toute la province était accourue à Besançon pour voir juger cette cause romanesque. A neuf heures, quand Julien descendit de sa prison pour aller dans la grande salle du Palais de Justice, ce fut avec beaucoup de peine que les gendarmes parvinrent¨ à écarter¨ la foule immense entassée dans la cour. Julien avait bien dormi, il était fort calme et n'éprouvait¨ d'autre sentiment qu'une pitié philosophique pour cette foule d'envieux¨ qui, sans cruauté allaient applaudir à son arrêt de mort. En entrant dans la salle du jugement, il fut frappé de l'élégance de l'architecture. Mais bientôt toute son attention fut absorbée par douze ou quinze jolies femmes qui remplisaient les trois balcons au-dessus des juges et des jurés.
me porte garant; craint; réussirent; tenir à distance; avait; gens désireux de voir
Quand tous les yeux qui cherchaient Julien s'aperçurent de sa présence, en le voyant occuper la place un peu élevée réservée à l'accusé, il fut accueilli par un murmure d'étonnement et de tendre intérêt. Les témoins furent vite entendus. L'avocat général faisait du pathos en mauvais français sur la barbarie du crime commise.¨ Quand le président des assises¨ lui demanda s'il avait quelque chose à ajouter, il se leva.
fait; de la cour
"Messieurs les jurés, je n'ai point l'honneur d'appartenir à votre classe; vous voyez en moi un paysan qui s'est révolté¨ contre la bassesse de sa fortune. Je ne vous demande aucune grâce. Je ne me fais point illusion; la mort m'attend elle sera juste. J' ai pu attenter aux jours de essayé de tuer la femme la plus digne de tous les respects, de tous les hommages. Mme de Rénal avait été pour moi comme une mére. Mon crime est atroce,¨ et il fut "prémédité". J'ai donc mérité la mort." Malgré le tour un peu abstrait que Julien avait donné à la discussion, toutes les femmes fondaient en larmes. Une heure sonnait comme les jurés se retiraient dans leur chambre. Ce moment était solennel; les lumières jetaient moins d'éclat. Comme deux heures venaient de sonner, un grand mouvement sue fit entendre. La petite porte de la chambre des jurés s' ouvrit. M. le baron de Valenod s'avança d'un pas grave et théâtral, il était suivi de tous les jurés. Il toussa, puis déclara qu'en son âme et conscience la déclaration unanime du jury était que Julien était coupable de meurtre, et de meurtre avec préméditation: cette déclaration entrainait¨ la peine¨ de mort; elle fut prononcée un instant après. Julien regarda sa montre: il était deux heures et un quart. C'est aujourd'hui vendredi, pensa-t-il.
rebell; abominable; avait pour conséquence; punition
Oui, mais ce jour est heureux pour le Valenod. Quelle joie pour le Valenod de se venger de notre ancienne rivalité auprès de Mme de Rénal... Je ne la verrai donc plus! En ramenant Julien en prison, on l'avait introduit dans une chambre destinée aux condamnes au mort. En se mettant au lit il trouva des draps d'une toile grossière. Il s'endormit.
Quelqu'un le réveilla le matin en le serrant fortement.
-Quoi! déjà! dit Julien en ouvrant un oeil hagarde.¨
effaré
Il se croyait entre les mains du bourreau.¨ C 'était Mathilde; elle n'était pas reconnaissable.
exécuteur
-Cet infâme Frilair m'a trahie, lui disait-elle en se tordant les mains; la fureur empechait de pleurer.
-N'étais-je pas beau hier quand j'ai pris la parole? répondit Julien. J'improvisais et pour la première fois de ma vie. Il est vrai qu'il est à craindre que ce ne soit aussi la dernière!
Mathilde lui répétait d'une voix éteinte¨
mourante
-Il est là dans la pièce voisine. Enfin il fit attention à ses paroles. Sa voix est faible, pensa-t-il, mais tout ce caractère impétueux¨ est encore dans son accent. Elle baisse la voix pour ne pas se fâcher.
violent
-Et qui est là? lui dit-il d'un air doux.
- L'avocat, pour vous faire signer votre appel.
-Je n'appellerai pas.
-Comment? vous n'appellerez pas, dit-elle en se levant et les yeux éticelants¨ de colère, et pourquoi, s'il vous plaît?
brillants
-Parce que, en ce moment, je me sens le courage de mourir.
Mlle de la Mole, ne pouvant rien obtenir de Julien, fit entrer l'avocat. Pour la forme il combattit la résolution du condamné. Et lorsque Mathilde sortit enfin avec l'avocat il se sentait beaucoup plus d'amitié pour l'avocat que pour elle.
Une heure après, comme il dormait profondément, il fut éveillé par des larmes qu'il sentait couler sur sa main. Ah! c'est encore Mathilde, pensa-t-il à demi éveillé. Il entendit un soupir singulier; il ouvrit les yeux, cittait Mme de Rénal.
-Ah! je te revois avant de mourir, est-ce une illusion? s'écria-t-il, en se jetant a ses pieds. Mais pardon, madame, je ne suis qu'un assassin à vos yeux,dit-il el'instant¨ en revenant à lui.
tout de suite
-Monsieur... je viens vous conjurer¨ d'appeler, je sais que vous ne le voulez pas. Ses sanglots l'étouffaient;¨ elle ne pouvait parler.
suplier; lui coupaient la respiration
-Daignez¨ me pardonner.
veuillez
-Si tu veux que je te pardonne, lui dit-elle en se levant et se jetant dans ses bras, appelle tout de suite de ta sentence de mort. Julien la couvrait de baisers.
-Viendras-tu me voir tous les jours pendant ces deux mois?
-Je te le jure. Tous les jours, à moins que mon mari ne me le défende.
-Je signe! s'écria Julien. Quoi! tu me pardonnes! Est-il possible?... Sache que je t'ai toujours aimée, que je n'ai aimé que toi.
-Est-il bien possible étcria Mme de Rénal, et longtemps ils pleurèrent en silence. À aucune époque de sa vie Julien n' avait trouvé un moment pareil.
Quelque âme charitable informa, sans doute, M. de:Rênal des longues visites que sa femme faisait à la prison de Julien; car au bout de trois jours il envoya sa voiture avec l'ordre exprès de revenir sur-le-champ¨ à Verrières.
immédiatement
Un évènement désagréable l'attendait pour le lendemain; ce jour-là, avant le réveil de Julien, le vieux charpentier en cheveux blancs parut dans le cachot. Julien se sentit faible. Les reproches¨ sévères¨ du vieillard commencèrent qu'ils furent sans témoin. Julien ne put retenir ses larmes. Quel indigne faiblesse! se dit-il avec rage. Son esprit parcourait rapidement toutes les possiblités.
mots de critique; durs
-J'ai fait des économies! s'écria-t-il tout à coup.
Ce mot de génie changea la physionomie du vieillard et la position de Julien. Le vieux charpentier brûlait du désir de ne pas laisser échapper cet argent. Il parla longtemps et avec feu. Julien fut goguenard.¨
ironique
Voilà donc l'amour de pere! se répétait Julien, l'âme navrte¨ lorsque enfin il fut seul.
attristée;
Il n'en fut que plus heureux au retour de Mme de Pénal.
-Mon premier devoir est envers toi, lui dit-elle, en brassant; je me suis sauvée de Verrières...
A force d'or, Mme de Rénal obtint de le voir deux fois par jour.
A cette nouvelle,la jalousie de Mathilde s'exalta¨ jusqu'à l'égarement.¨ Au milieu de tous ces tourments,¨ elle ne l'en aimait que plus et, presque chaque jour, lui faisait une scène horrible. Julien voulait à toute force être honnête homme jusqu'à la fin envers cette pauvre jeune fille; mais, à chaque instant l'amour effétné¨ qu'il avait pour Mme de Rénal l'emportaits.¨ Il employa plusieurs journtes à lui prouver qu'elle devait accepter la main de M. de Luz.
s'anima; filie; doulers; fou; triomphait
-C'est un homme timide, il ne fera aucune difficulté d'épouser la veuve de Julien Sorel.
-Et une veuve qui méprise les grandes passions, répliqua froidement Mathilde; car elle a assez vécu pour voir, après six mois, son amant lui préférer une autre femme, et une femme,origine de tous leurs malheurs.
Pour Julien, excepté dans les moments usurpés¨ par la présence de Mathilde, il vivait d'amour et sans presque songer¨ à l'avenir. Le mauvais air du cachot devenait insupportable à Julien. Par bonheur, le jour où on lui annonça qu'il fallait mourir, un beau soleil réjouissait¨ la nature, et Julien était en veine de courage. d'humeur courageuse Allons, tout va bien, se dit-il, je ne manque pas de courage.
pris; penser; rendait agréable
Jamais cette tête n'avait été aussi poétique qu'au moment où elle allait tomber.
Tout se passa simplement, convenablement;¨ et de sa part sans de façon affectation.¨
digne; pose
L'avant-veille¨ il avait dit à Fouqé:
deux jours avant
-Pour de l'émotion, je ne puis en répondre,¨ mais de la peur, non,on ne me verra pas pâlir.
assurer
Il avait pris ses arrangements à l'avance pour que,le matain du dernier jour, Fouqué enlevât¨ Mathilde et Mme de Rênal. Fouqué réussit dans cette triste négociation.¨ Il passait la nuit seul dans sa chambre, auprès du corps de son ami lorsque à sa grande surprise, il vit entrer Mathilde. Peu d' heures auparavant il l'avait laissée à dix lieues de Besançon. Elle avait le regard et les yeux égarés.¨
emmenât; entreprise; fous
-Je veux le voir, lui dit-elle.
Fouqué n' eut pas le courage de parler ni de se lever. Il lui montra du doigt un grand manteau bleu sur le plancher; là était enveloppé ce qui restait de Julien. Elle se jeta à genoux. Le souvenir de Boniface de La Mole et de Marguerite de Navarre lui donna sans doute un courage surhumain. Ses mains tremblantes ouvrirent le manteau. Fouqué détourna les yeux. Il entendit Mathilde marcher avec précipitation¨ dans la chambre. Elle allumait plusieurs bougies. Lorsque Fouqué eut la force de regarder, elle avait placé sur une petite table de marbre, devant elle, la tête de Julien et la baisait au front ... Mathilde suivit son amant jusqu'au tombeau qu'il s'était choisi.Un grand nombre de prêtres escortaient la biére,¨ et, à l'insu de tous, seule dans sa voiture drapée elle porta sur ses genoux la tête de l'homme qu' elle avait tant aimé.
rapidement; caiseoù on enferme un mort
Restée seule avec Fououé, elle voulut ensevelir¨ de ses propres mains la tête de son amant. Fouqué faillit en devenir fou¨ de douleur
enterrer; en devenait presque fou
Par les soins de Mathilde, cette grotte sauvage fut ornée de marbres sculptés à grands frais en Italie. Mme de Rênal fut fidèle à sa promesse. Elle ne chercha en aucune manière à attenter à sa vie;¨ mais trois jours après elle mourut en embrassant ses enfants. FIN
se suicider